Discours de l’ambassadeur de France à l’occasion de la remise de décoration à M. ARAFAT (17 octobre 2013)

Monsieur le secrétaire d’Etat, Cher Monsieur Arafat,

J’ai le privilège ce soir de décorer au nom du Président de la République française une personnalité exceptionnelle, bien connue et appréciée des Roumains. Comment ne pas en avoir la certitude après ces derniers mois ?

Né à Naplouse en 1964, en Cisjordanie, vous êtes Palestinien de Jordanie, d’origine. Vous avez trois ans lorsque votre ville natale est envahie par Israël pendant la guerre de six jours. Vous êtes arrivé en Roumanie pour des études supérieures en 1981. Alors que vous étiez déjà habité par la passion de l’urgence, votre père décida de financer vos études à l’étranger pour que vous deveniez ingénieur.

L’Ambassade de Roumanie à Damas vous rassura : vous pourriez changer d’affectation une fois sur place. C’est ainsi que vous avez débuté vos études de médecine à Cluj.

Vous êtes, je l’ai déjà dit, une personnalité hors du commun qui doit sa destinée à la fois à sa propre détermination, fruit elle-même d’une révélation précoce, et à une volonté de ne pas vous perdre, exprimée par vos proches : le résultat, nous le connaissons tous !

Pourtant, tout cela ne tient qu’à un fil ! J’ai lu en effet que vos parents vous cachèrent une lettre d’une université américaine vous acceptant. Un membre influent de votre famille avait déconseillé de vous laisser partir au pays de l’oncle Sam, jugeant le risque trop grand de ne jamais vous voir revenir. Par contre, vous pouviez vous rendre au pays de l’oncle Nicolae (Ceausescu, vous l’aurez compris) :de ce pays, tout le monde voulait repartir… Vous auriez dû en effet le quitter pour faire votre internat en France. Mais peu avant la chute du régime communiste, un événement majeur (la mort de votre père) vous perturba au point de rater un examen. Refusant de payer 1200 dollars pour être accepté, vous échouez une seconde fois, retardant suffisamment, si j’ose dire, le moment où vous obtenez votre licence.

C’est l’automne 1989, et votre demande de visa d’étudiant pour l’internat en France traîne. Le 22 décembre, vous vous portez volontaire pour le service ambulancier de Cluj. Tout début 1990, vous achetez une voiture d’occasion en Allemagne pour en faire la première ambulance équipée d’un gyrophare et d’un défibrilateur,et lorsque le visa français tombe enfin, vous avez perdu votre place d’interne… Qu’importe, votre destin roumain est alors en marche. Plus rien ne l’arrêtera. Vous devenez interne à Cluj en anesthésie thérapie intensive, sur les conseils de votre mentor, le Professeur de chirurgie M. Aurel Kaufmann.

Tîrgu Mures, est la ville pionnière du système d’urgence qui aujourd’hui, grâce à votre ténacité, à votre dévouement, à votre passion pour la spécialité d’urgence, est passé de l’embryon UPU (unitatea de Primiri urgente)au SMURD. Je ne vais pas vous assommer avec l’histoire, fantastique au demeurant, de cette aventure humaine et professionnelle. Vous la connaissez tous en détails, vous ici présents ce soir. Je vais tout de même en reprendre quelques ingrédients.

En 1991 déjà, vous créez avec le Professeur Mircea Chioran le premier SMURD expérimental à Tîrgu Mures, sous la tutelle des pompiers de la ville. En 1992, le ministère de la santé lui accorde le statut de centre pilote national et le finance jusqu’en 1996, puis le légalise.

Pendant ce temps, l’étudiant que vous êtes, termine son internat en 1993 et, afin d’échapper aux effets néfastes d’une loi vous obligeant à quitter le pays une fois vos études terminées, vous vous inscrivez en doctorat à distance. Mais vous n’avez pas trompé votre monde. On vous demande tout de même de partir pour revenir seulement à l’occasion des examens de fin d’année. En conséquence de quoi, vous repoussez indéfiniment l‘échéance finale et travaillez à l’hôpital de Tîrgu Mures dans l’illégalité. Vous serez volontaire pendant cinq ans, vivant grâce à l’héritage familial. La citoyenneté roumaine vous sera finalement attribuée en 1998, après être devenu médecin spécialiste. En 2007, le Premier ministre CalinPopescuTariceanu vous nommera sous-secrétaire d’Etat à la santé, en charge de la médecine d’urgence.

Monsieur Arafat, voilà vingt ans que vous dédiez votre vie à l’urgence médicale en Roumanie. Les reconnaissances nationales et internationales s’accumulent. Elles sont amplement méritées. Décoré de l’ordre national « pentrumerit » par les présidents Iliescu en 2003 (grade de chevalier) et Basescu en 2005 (grade d’officier), vous avez notamment été désigné l’année dernière membre d’honneur de l’académie américaine de médecine d’urgence.

La France, par le biais de son ambassade à Bucarest, a estimé que les vertus qui vous animent, vous désignaient naturellement à la distinction suprême française. La légion d’honneur ne pouvait pas ne pas vous être attribuée : sacrifice, dévouement, ténacité, courage, abnégation, droiture, justice, excellence, et j’ajouterai, croyance en un monde meilleur. Mais par-dessus tout, c’est la passion au service d’une profession exigeante que je retiendrai. Finalement, le fil que vous avez déroulé avait en quelque sorte besoin que le sort s’acharne sur vous. Pour le plus grand bénéfice des Roumains mais également des Européens, car le combat que vous menez encore aujourd’hui, contre vents et marées, a sans conteste une dimension sociale cruciale dont la Commission européenne ferait bien de s’inspirer. Assurer les premiers soins, qu’ils soient d’urgence ou non, à tous les citoyens, indifféremment de leurs moyens.

Cher Monsieur Arafat, vous pouvez être fier du travail accompli, et permettez-moi de vous souhaiter une longue vie, pleine d’urgences positives, au service de la vie, et de lutter jusqu’au bout pour l’idéal de justice et d’excellence qui vous anime.

Au nom du Président de la République française et des pouvoirs qui me sont conférés je vous fais Chevalier de la Légion d’Honneur.

Dernière modification : 05/11/2013

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