Interview de l’Ambassadeur de France pour Bucarest Hebdo (30.03.2015)

Entretien avec Son Excellence, Monsieur François Saint-Paul, l’Ambassadeur de France en Roumanie

Journaliste : Votre Excellence, comment caractérisez-vous les relations diplomatiques et économiques entre la France et la Roumanie ?
François Saint-Paul : Ce sont des relations excellentes.
Nous fêtons en ce moment le 135ème anniversaire de ces relations et je suis convaincu que les 135 prochaines années seront aussi fructueuses, et se développeront encore plus. Ce sont des relations très riches dans tous les domaines.
Nous avons des entreprises qui sont très heureuses de travailler en Roumanie, environ 15% du PIB de la Roumanie est produit par des entreprises avec des participations françaises, et vous connaissez la première - Dacia Renault.
Mais ce sont aussi des relations entre les sociétés, la francophonie.
En ce moment, c’est la fête de la Francophonie, 3 millions de locuteurs en Roumanie parlent le français que nous avons en partage, 5000 étudiants roumains étudient dans les universités françaises. Nous avons une coopération scientifique très riche, je citerai le projet du Laser à Magurele.
Je voudrais ajouter toute la gamme des échanges entre les administrations, sans compter les questions de défense, puisque vous savez que, surtout sur la question ukrainienne, nous avons une intense concertation.
Ce sont des relations qui se développent, qui sont tournées vers l’avenir et je crois que nous pouvons considérer cet avenir avec beaucoup d’optimisme.

Journaliste :
Les investisseurs français sont-ils contents de l’environnement d’affaires en Roumanie ?
François Saint-Paul : Les investisseurs français représentent environ 15% du PIB.
Je n’ai pas connaissance d’entreprises françaises significatives qui soient reparties.
Notre présence et notre participation au développement de la Roumanie suivent une pente qui monte.
Donc, globalement, je peux vous assurer, et la Chambre Française de Commerce et d’Industrie en Roumanie participe pleinement à ce développement, que les entreprises françaises sont heureuses de travailler au développement du marché et au développement de la Roumanie. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de difficultés, et les difficultés que je pourrais mentionner sont des difficultés que tous ceux qui travaillent dans le domaine économique rencontrent.
Ce sont des difficultés liées au processus de décision, liées à l’incertitude dans les règles applicables, des difficultés liées à ce que l’on appelle la prévisibilité en Roumanie.
Mais, tout ça, je dirais que les investisseurs français le savent, sont tout à fait à même de le mesurer et que les investisseurs français, comme tous les autres investisseurs, sont là pour aider au développement de la Roumanie, y compris de façon à favoriser un cadre général pour les affaires qu’il soit encore plus performant.

Journaliste : Comment appréciez-vous le rôle de la Roumanie dans la francophonie, dans la région et dans le monde ?
François Saint-Paul : La francophonie se porte bien. La francophonie, c’est plus de 270 millions de personnes qui parlent.
La francophonie se porte bien en Roumanie, je disais, 3 millions de personnes qui parlent.
Je pouvais aussi citer d’autres chiffres : 1 million d’apprenants dans le système scolaire roumain, 26 lycées avec des sections bilingues, sans parler même du lycée « Anna de Noailles », qui est un lycée de qualité, prestigieux.
La Roumanie est un pays essentiel dans la Francophonie, c’est le pays le plus francophone de tous les pays qui ont récemment adhéré à l’Union Européenne.
C’est une richesse pour l’économie roumaine et pour la société roumaine, parce qu’appartenir à la Francophonie c’est avoir un avantage de plus.
Donc, mon jugement sur la francophonie en Roumanie est un jugement très positif ; ce qu’il faut faire c’est protéger, assurer la pérennité de cet avantage que la Roumanie a par rapport à d’autres pays, et que d’autres pays de la région envient. Pour cela, cela veut dire qu’il faut favoriser l’enseignement du français et favoriser notamment l’enseignement de la deuxième langue, en Roumanie.
Je fais toute confiance aux Roumains pour s’engager dans cette voie, parce que l’on dit toujours que les Roumains sont très doués pour les langues étrangères.

Journaliste : À votre avis, quelles sont les modalités par lesquelles les jeunes peuvent transmettre l’esprit mobilisateur de la francophonie ?
François Saint-Paul : C’est vrai, l’anglais progresse, mais je dirais que l’anglais progresse partout.
Ce qu’il faut faire c’est favoriser l’apprentissage de la deuxième langue de façon à ce que le plurilinguisme soit une réalité.
Si vous faites en sorte que les jeunes n’apprennent qu’une seule langue, la tendance naturelle sera d’apprendre l’anglais ; si, par contre, vous faites en sorte que la deuxième langue soit obligatoire, que la deuxième langue compte pour le baccalauréat, que l’apprentissage d’une deuxième langue soit nécessaire aussi dans les universités, alors vous protégerez ce plurilinguisme et je parle pas simplement pour la langue française et pour toutes les autres langues.

Journaliste : Comment peut-on garder les valeurs culturelles nationales dans le contexte de l’intégration dans l’Union Européenne et de la globalisation ?
François Saint-Paul : Vous avez raison, c’est une vraie question.
Aujourd’hui on parle de globalisation, de mondialisation et nous, ce que nous le disons, les Français - c’est une des valeurs de la francophonie - c’est que la globalisation ne doit pas s’accompagner d’une uniformité.
François Saint-Paul : Il faut respecter la diversité.
La première façon de respecter la diversité c’est l’apprentissage des langues et c’est l’apprentissage, notamment, du français pour avoir une meilleure vision plurilingue du monde, une meilleure compréhension du monde qui nous entoure.
Voilà, c’est cela que nous pensons être la voie, nous comptons beaucoup sur la Roumanie, qui a une très riche production culturelle, artistique, pour défendre aussi ce principe, celui de la diversité culturale.
La culture n’est pas un produit comme les autres.

Journaliste : L’image de la Roumanie en France n’est pas très bonne. Comment peut-on l’améliorer ?
François Saint-Paul : D’abord, sur les clichés, il faut en prendre et en laisser.
Vous dites que la Roumanie n’a pas une image très bonne en France. Vous savez, nous, les Français, nous avons eu une période de « French-bashing » aussi dans le monde anglo-saxon.
Les modes passent et c’est la réalité qui finit par s’imposer.
Je crois que la meilleure façon de défendre l’image d’un pays c’est de montrer sa réalité et de montrer toutes ses qualités.
Et vous avez des qualités extraordinaires.
Bien entendu, il y a aussi les questions que peut poser la migration de la pauvreté.
La meilleure façon de faire comprendre la réalité de la Roumanie c’est de faire en sorte que la Roumanie soit mieux connue à l’étranger. Et puis, c’est aussi mieux faire comprendre comment cette question de la migration de la pauvreté est traitée en Roumanie de façon à réduire les poches de pauvreté.
La question du monde rurale est absolument essentielle.
La question de la pauvreté dans le monde rural est absolument essentielle.
Sur ces questions-là, qui sont des questions de développement, il faut s’y attaquer avec toute l’énergie nécessaire.

Journaliste : S’il vous plaît, dites-nous quelques mots sur les changements climatiques.
François Saint-Paul : Imaginez le Delta du Danube avec 4-5 degrés de plus. Est ce qu’il y aura encore des oiseaux ?
Imaginez les Carpates avec 4-5 degrés de plus ; est-ce qu’on ira toujours skier ?
Imaginez les plaines fertiles de Roumanie avec la sécheresse.
C’est tout cela.
Donc, nous avons devant nous un défi qui est commun, la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas un luxe des pays riches.
Les pays qui seront atteints par le réchauffement climatique ce seront tous les pays, et dans ces pays-là ceux qui seront les plus atteints ce seront les plus faibles, les plus vulnérables.
C’est la raison pour laquelle ce rendez-vous de décembre de la conférence « Climat » à Paris est un rendez-vous essentiel.
Nous comptons beaucoup sur le soutien de la Roumanie dans cette conférence.
Ce sera, probablement, d’ailleurs, l’une des conférences les plus importantes qui ait jamais existé puisqu’on attend 40000 participants entre la société civile, les journalistes, les délégations.
Il s’agit d’aller le plus loin possible dans les engagements qui pourraient être pris contre le réchauffement climatique.
Il s’agit d’une urgence et d’une urgence qui ne peut pas attendre.

Journaliste : Avez-vous discuté avec les autorités roumaines sur cette conférence ?
François Saint-Paul : Bien-sûr. Nous en avons parlé. Nous continuons le dialogue.
Vous savez sur les engagements précédents de Kyoto, la Roumanie a fait des efforts considérables et elle a pu s’adapter.
Et pour l’avenir, je crois que les autorités roumaines aussi sont bien conscientes des enjeux. Il y aura une position qui sera la position de l’Union Européenne, incluant la Roumanie.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas non plus prévoir des aides pour adapter l’économie, y compris en Roumanie, mais tout cela se discute, bien entendu, à Bruxelles.
Je pense qu’à cette urgence climatique les jeunes sont très sensibles parce qu’ils ont une exigence nouvelle sur ce sujet, une sensibilité nouvelle, et je crois qu’il faut les écouter.
Moi, j’ajouterai aussi quelque chose pour la Roumanie. Quand on parle d’énergie, on parle souvent d ’indépendance.
L’indépendance énergétique, elle se gagne soit en produisant soi-même de l’énergie, mais elle se gagne aussi en économisant l’énergie et en ayant une croissance plus respectueuse de l’environnement. Dans ce domaine, il y a beaucoup de choses qui peuvent être faites en Roumanie.

Journaliste : Quel est le futur de la planète dans le contexte de la crise économique mondiale, mais également dans le contexte des futures crises alimentaire et de l’eau ?
François Saint-Paul : Je crois que le mot « crise », il faut bien le comprendre.
Si vous employez le mot crise, cela veut dire qu’on est face à une situation et qu’on se concentre d’abord sur cette situation avant de se concentrer sur les solutions.
En chinois, le mot crise contient le mot « opportunité ».
Moi, j’aurais plutôt la tendance à dire que c’est ce que nous faisons pour sortir d’une situation qui fait qu’une crise est positive ou négative.
Nous avons toutes les solutions et les ressources possibles, et la Roumanie est un pays plein d’inventions, plein d’inventivité et de créativité.
L’avenir sera ce que nous en ferons et je crois que le mot crise il faut bien l’employer sous cette acception : à nous de nous reformer, à nous de nous adapter, à nous de faire en sorte que l’avenir que nous préparons aux générations futures soit un avenir positif et pourquoi n’en serait-il pas ainsi à la condition de faire tout ce qui est nécessaire.

Journaliste : Trouvez-vous que l’UE résistera ?
François Saint-Paul : Moi, je suis un Européen convaincu.
Je suis contre le fait de revisiter l’histoire en se posant des questions qui n’ont plus lieu d’être.
Je crois que l’Europe, avant tout, c’est un processus. Un processus pour avancer ensemble, parce que nous avons des intérêts communs ensemble.
Oui, définitivement, je suis optimiste. Peut-être que dans certains domaines ce n’est pas de moins d’Europe dont nous avons besoin, mais de plus d’Europe.

- Lire l’interview sur le site de l’hebdomadaire

Dernière modification : 31/03/2015

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