Lancement de la traduction en roumain du livre d’Anina Ciuciu (10 mars 2014)

Le 10 mars 2014, Anina Ciuciu, étudiante en droit à la Sorbonne, a été invitée à la Résidence de France, à l’occasion du lancement de la traduction en roumain de son livre "Je suis tzigane et je le reste".

Lire ci-dessous le discours d’Anina Ciuciu prononcé lors de cet événement :

"Votre excellence monsieur l’ambassadeur, Mesdames et Messieurs,

Bonsoir,

D’abord, permettez-moi de vous souhaiter à tous la bienvenue et de vous remercier pour votre présence.
J’aimerais remercier particulièrement son excellence, Monsieur l’Ambassadeur pour l’honneur qu’il me fait par cette cérémonie. Je vous suis , monsieur l’Ambassadeur, infiniment reconnaissante pour l’enthousiasme, l’implication et les efforts déployés à promouvoir mon message et mon témoignage ici dans le pays où je suis née : la Roumanie. J’ai pu ainsi, avec joie, mesurer la teneur, l’étendue de votre engagement pour cette cause noble qui me tient particulièrement à cœur : la lutte contre les fléaux dévastateurs que sont le racisme, l’intolérance, les préjugés dont sont particulièrement victimes les Rroms. Combat pour lequel votre soutien ainsi que celui de tous les dirigeants politiques constitue une arme indispensable.
Combat dans lequel je me suis engagée par la rédaction d’un ouvrage autobiographique ayant pour double objectif de lancer un appel à la tolérance et d’adresser un message d’espoir aux Rroms eux-mêmes. Un an après sa publication en France, grâce à votre appui, mon ouvrage est traduit et publié en Roumanie par la maison d’édition Trei envers laquelle j’aimerais aussi exprimer ma grande reconnaissance. Et c’est à cette occasion que nous sommes tous réunis aujourd’hui.

Mon ouvrage s’intitule "Mandrà sà fiu Rromà" et le titre est révélateur car il résume assez bien la leçon à en tirer ou du moins l’une des leçons : Il faut être fière de ce que l’on est.
Cela semble bien commun et il n’apparaît nécessaire de lire un ouvrage de 200 pages pour en prendre conscience. La chose est d’évidence en effet, l’Homme ne doit jamais être considéré comme un moyen mais toujours comme une fin en soi, à sa nature humaine s’attache cette qualité supérieure et sacrée qu’est la dignité . L’Homme doit donc être fière non seulement de ce qu’il accomplit mais aussi de ce qu’il est, de ce qu’il naît ?.
Et je peux avancer, sans peur de me tromper, que tous ici présents nous sommes fièrs de ce que nous sommes. La chose nous est aisée.Mais a-t-on réellement conscience de ce que cela signifie d’être fière de ce que vous êtes, lorsque le monde vous est hostile, précisément parce que vous êtes tels que vous êtes nés ? Sommes-nous capables de comprendre l’effort qu’il y a à être fier de qui l’on est, quand votre nom même est, dans la bouche du plus grand nombre, une insulte, une offense, une honte ? Lorsque votre existence même est stigmatisée, que votre droit à être là, au milieu de tous les autres, est mis en doute, que partout où vous êtes, vous y êtes étrangers, que votre présence devient suspecte ?
C’est un effort qui est, encore, au-delà des forces de bien de ceux qui souffrent, souvent en secret, de cette incompréhensible hostilité du monde à leur endroit. Alors, dès l’enfance, il faut apprendre, autant que possible, à se cacher, ne pas éveiller les soupçons , afin d’éviter les injures, afin de garder son emploi, se garder des moqueries, de la méfiance, de la violence ou de la pitié, qui bien souvent n’est pas une violence moindre. Mentir, se cacher dans la crainte d’être découvert, comme si être né tel que vous êtes était une faute… Croyez le, Mesdames, Messieurs, être fier, face au monde, d’être ce que le plus grand nombre désigne comme une faute, appelle un courage que mesurent ceux surtout qui ont eu à souffrir d’être ce qu’ils sont nés.

Et Soyez surs que cette honte, ce stigmate, nous ne le recevons pas en héritage de la culture de nos pères, de nos mères, mais c’est le triste legs que fait le monde à chacun de nos enfants lorsqu’il naît. C’est comme si sur le berceau, par-dessus la tendresse de la mère tombait le lourd regard accusateur de la société sur l’enfant qui est né.
D’où vient cette hostilité du monde ? C’est une question que je vous pose car moi-même je n’en ai pas la réponse. Ce qui est irrationnel peut-il être expliqué ? Est-ce une folie ? Je ne sais pas. Reste que partout, le plus souvent, nous sommes engagés, pour sortir de la difficulté où nous sommes placés dans ce monde, à sortir de nous-mêmes, Rroms, et devenir comme tous les autres. Comme si encore une fois ces difficultés inouïes tenaient leur motif de ce que nous sommes, et qu’encore, il nous suffirait de cesser de l’être pour que cesse l’hostilité par quoi le monde nous bannit. Or, nous avons nous même un monde, ce monde est bien souvent, depuis longtemps, notre dernier et plus sûr abri, c’est le monde dont la mère enveloppe l’enfant à la naissance, tandis que par-dessus son bras pèse le regard accusateur du grand monde. Et ce monde là, qui est le notre, particulièrement, est riche de bien des possibilités, de bien des valeurs, universelles, qui méconnues, embelliraient le grand monde à s’y répandre. C’est là le sens du titre français de mon livre "Je suis tzigane et je le reste".

Si chacun appartient au monde qui lui est le plus intime, puis par ensemble excentriques à la Nation, et à la civilisation Européenne, alors parmi toutes les valeurs qui ornent notre culture je voudrais vous faire le don d’au moins une : l’ouverture, qui est puissance d’accueil en soi, de tous les autres. Je crois en la coexistence des mondes, comme une sorte de jeu harmonieux des sphères, roulant les unes dans les autres. Je peux être tout ce que je suis à l’intérieur d’un ensemble plus grand que je forme avec ceux qui sont aussi différents de moi. C’est une faculté, que nous, Rroms, portons au plus profond de nous-mêmes. Nul d’entre nous ignore qu’il y a des êtres qui lui sont proches à tous les confins lointains de l’Europe : de l’Oural à l’Andalousie, du Bosphore à l’Irlande. Et chacun d’entre nous aime le pays où il est né, les paysages où il a grandi. Il sait reconnaître la différence d’avec ces proches éloignés. Cette intimité de la différence et l’identité dans nos cœurs, c’est cela l’ouverture dont je veux vous faire don, c’est un des trésors que nous gardons. Pourquoi le garder sinon parce que la civilisation européenne, et les nations, qui doivent désirer ce trésor comme l’eau la soif, semblent ne pas encore prêtes à le recevoir.

N’est-ce pas là l’un le motif de l’hostilité d’un monde, qui va mal, à notre égard ? Le philosophe indien, Juddi Krisnamurti, a écrit qu’ "être bien adapté à une société malade n’était pas un signe de bonne santé". Il n’échappe à personne ici, j’en suis certaine, que la marginalisation des Rroms au sein des sociétés d’Europe coïncide de façon conséquente avec la montée partout des nationalismes, en Europe Centrale et Orientale, comme en Europe de l’Ouest, de la promotion offensive des identités nationales dures, dans un contexte bien connu de grandes difficultés financières et sociales. Notre marginalisation au sein des sociétés croît à mesure que régresse l’intégration Européenne au plan de la civilisation. Ce que j’appelle le jeu harmonieux des sphères. Là où les mouvements fascistes sont particulièrement avancés les Rroms sont déjà physiquement en danger. En Hongrie, où des familles ont été assassinées, en République Tchèque où des citoyens marchent sur les quartiers Rroms avec l’intention manifeste de les incendier.

J’ai eu, un moment, l’idée d’ajouter la particule "Si" au titre roumain de mon ouvrage. Ce qui aurait donné « Mandrà sà fiu SI romà » (Fière d’être AUSSI Rrom). Mon intention était précisément d’exprimer fortement cette richesse d’ouverture qui nous constitue en tant que Rrom, richesse que nous voulons aussi apporter au monde que nous partageons tous. Car être Rrom, c’est toujours être aussi autre chose. C’est pour cela qu’il y a en nous de la place pour tous les autres. Je suis moi, par exemple, une Rromni, et je suis aussi une Jeune Française. Je le suis d’avoir grandi en France, parmi des amis, des camarades de classe, des enseignants, depuis l’école élémentaire jusqu’à la Sorbonne où je termine maintenant mon diplôme de Master. Et je le suis aussi, depuis peu, administrativement, d’avoir obtenu ma carte d’identité, condition nécessaire à mon entrée prochaine, je l’espère, au sein de l’Ecole Nationale de la Magistrature. Mais je suis aussi Roumaine, d’être née en Roumanie, d’y avoir passé les premières années de ma vie. De ces trois appartenances, je suis fière, je les affirme, parce qu’elles me constituent, et m’interdis d’en exclure une au bénéfice de l’autre. Toutes coexistent en moi, harmonieusement. Je parle les trois langues. Et A ce titre, je me sens aussi profondément Européenne. C’est-à-dire que chacun de ceux qui appartient aussi à ces ensembles que sont le Rromanipe, la France, la Roumanie, l’Europe, ont avec moi quelque chose en partage, forme avec moi une communauté.

L’une des premières violences faites aux Rroms, partout en Europe, est de leur dénier le sentiment profond d’appartenance à la Nation où ils sont nés. Et c’est un des grands dangers qui nous menace, comme il est le signe d’une dégradation des sociétés. Ainsi, tout particulièrement ici, à Bucarest, je veux affirmer clairement la fierté que j’ai d’être "aussi" Roumaine. Et cette fierté je la tiens, en héritage, de Nicolae Ciuciu, mon père, et c’est de lui à présent, que je voudrais un peu parler, pour lui rendre hommage à lui, comme au pays où je suis née.

Depuis la France, où il nous a conduit, au prix de nombreux sacrifices, dont non des moindres est d’avoir quitté sa patrie, Mon père pense quotidiennement et avec nostalgie à la Roumanie. Ici, sont encore, bien sûr, nombre de nos proches, les maisons de ses souvenirs, son quartier, sa ville, sa langue. Jamais ne le quitte le sentiment, comme sans doute tous les immigrés, de l’exil, et la nostalgie de la terre natale. De son pays mon père est fier, et pas un jour sans qu’il n’en vante la beauté. Sans qu’il n’explique la pauvreté qui l’a forcé de partir, par l’usage encore insuffisant que faisait les hommes d’un sol plein de trésor et de promesses. Jamais ne le quitte l’idée que la Roumanie a un avenir prospère et heureux, ni non plus que cet avenir le concerne comme le sien propre. Et sans doute ajouterais-je pour revenir à la fierté qui est dans le titre roumain de mon livre, qu’afin de trouver sa propre grandeur, un individu, comme un peuple, doit être fier de ce qu’il est.
Et comme tout homme qui aime le pays où il est né, c’est des paysages de Roumanie qu’il nous a souvent parlés, à mes sœurs et moi-même. De la Dunarea (Danube), large et somptueuse, qui vient border de son flot puissant, le sud du pays après avoir traversé toute l’histoire et la géographie de l’Europe, pour finir par se jeter dans le Delta, dont il nous a longtemps raconté l’incroyable flore, l’incroyable faune, et les petits bateaux des peuples de pêcheurs qui habitent ce monde qui nous apparaissaient à moi et mes sœurs comme un paysage de conte. Il nous parlait aussi des montagnes des Carpates et de ses ours tendres et dangereux qui venaient le chasser d’un repas bucolique pour se délecter de toutes les délicieuses choses parfumées qu’il avait étendu là sur la toile, devant ma mère, qui n’était encore que sa fiancée. Les monastères, églises et cimetières de bois coloré du Maramures, où il a juré de m’emmener, Timisoara l’occidentale, le Banat, et la vallée de la Dobrogea, longue et douce descente au milieu des tournesols, vers la mer et la ville de Constanta qui est aussi le prénom de ma mère.

Enfin, en homme cultivé, francophile avéré comme beaucoup d’hommes et de femmes ici, amoureux des valeurs du pays des droits de l’Homme, il nous parlait de la littérature, de la peinture et de l’Histoire de France, mais nous a fait connaître aussi le sculpteur Constantin Brancusi, dont je tarde de L’emmener voir l’atelier reconstitué devant le centre Georges Pompidou à Paris. Mais aussi le poète romantique Mihai Eminescu, dont si vous le voulez bien pour finir je lirai les deux premières strophes d’un poème.

La steaua
La steaua care a rãsãrit
E-o cale atît de lungã,
Cã mii de ani i-au trebuit
Luminii sã ne-ajungã.

Poate de mult s-a stins în drum
în depãrtãri albastre,
Iar raza ei abia acum
Luci vederii noastre.

Je crois que nulle lumière ne brille plus que celle qui pour arriver a dû traverser l’épaisseur d’une obscurité hostile. Si mon livre parvient à accompagner cette lumière ver le coeur du plus grand nombre, lui faisant prendre en même temps conscience des ténèbres qui résistent, alors peut-être sera t’il arrivé à destination.


Voilà, en espérant que nul d’entre nous, ici ne perdra de vue l’étoile, je vous remercie encore de votre accueil et de votre écoute."

Dernière modification : 12/03/2014

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