Discours de Michel Foucher
passé, présent, avenir ?
Amb. Michel Foucher
Résumé
Introduction
Ce qu’il est convenu d’appeler la « région de la mer Noire » résulte d’une construction promue sous l’influence de Ron Asmus et Bruce Jackson à partir de 2004 pour mettre en avant une série d’argumentaires (sécurité, énergie,…) visant à démontrer que l’Union européenne et l’OTAN avaient trop négligé cette partie du continent européen.
I) Mer Noire, unité et diversité
1) En réalité, il s’agit d’un ensemble hétérogène et complexe. L’insistance mise sur le terme « synergie » souligne assez bien qu’elle ne va pas de soi.
Cette « unité » est loin d’être évidente en termes de cultures, de langues, de religions ou de politiques. C’est un carrefour migratoire et une aire de transition entre divers ensembles historiques (aires de peuplement slave, anciennes provinces ottomanes, mosaïque du Caucase méridional). Dans le passé, les empires turc et russe ont été les principaux rivaux autour de cette mer fermée. Puis le rideau de fer coupa cette mer fermée et aujourd’hui le paradoxe est que les deux puissances régionales, Turquie et Russie, entretiennent des liens bilatéraux forts (énergie, échanges).
Le commerce intra-régional est limité (moins de 1% du commerce mondial). Plus de 4000 km de côtes, peu de sites propices à des ports de qualité, une circulation maritime dans les détroits régulée par la Convention de Montreux, un trafic dans le Bosphore équivalent à celui du canal de Panama et 40% de celui du canal de Suez.
Ce qui frappe est l’importance des enjeux de toute nature : énergie, frontières et sécurité (des tensions anciennes (1988 pour le Haut Karabakh) et non résolues) et la présence de cinq Etats récents en quête de souveraineté.
2) Les Etats y ont des intérêts contrastés
La Russie a des intérêts légitimes, exprimés avec vigueur, et une stratégie de puissance régionale (Eskadra, sécurité du nord et sud Caucase) qui est un facteur d’instabilité régionale. Elle s’oppose à l’extension géographique de l’OTAN en Ukraine, en Géorgie, en Moldavie et en mer Noire. Elle ne manque pas d’atouts pour peser sur le jeu politique interne des nouveaux Etats, pas seulement en Géorgie.
La Turquie a ses propres intérêts régionaux et recherche avant tout un environnement stable pour développer son influence culturelle (Azerbaïdjan, Asie centrale) et commerciale (elle est le débouché du BTC et du BTE). Son offre de plateforme régionale pour le sud Caucase et son ouverture à l’égard de l’Arménie en sont les deux éléments les plus récents. Sa coopération avec la Russie se renforce (marchés, Bluestream,…)
L’Ukraine reste hésitante et divisée politiquement sur ses choix externes et maintient une politique « multivectorielle », en jouant plusieurs cartes en même temps. Il y va de sa cohésion interne.
La Géorgie a perdu la courte guerre qu’elle a directement provoquée et l’espoir de regagner le contrôle des deux enclaves ; les négociations de Genève n’aboutiront pas.
La Moldavie n’a d’autre choix que d’accepter le principe de neutralité inscrit dans sa constitution en échange du maintien formel de la Transnistrie dans son territoire, sous une forme confédérale.
II) L’Union Européenne et l’organisation du continent européen
Un effet positif des développements récents est l’obligation pour l’UE de mieux définir ses intérêts communs régionaux et globaux, en distinguant ce qui relève de l’action externe de l’UE de ce qui ressortit à l’organisation du continent européen et de ses approches.
L’action externe de l’UE s’est traduite par la promotion d’un programme de « synergie », le renforcement de sa politique ukrainienne (un rapprochement avec l’UE a été esquissé dans le contexte de la crise géorgienne avec le sommet UE-Ukraine de Paris début septembre), le succès de la médiation européenne sur la Géorgie, sous présidence française.
A l’échelle de ses intérêts globaux, une différence s’est constatée avec la stratégie américaine de refoulement, fondée sur une approche à la fois idéaliste et pragmatique. L’intérêt européen est de rebâtir une politique russe à la fois lucide, ferme et intelligente, préservant les acquis et offrant des perspectives adaptées à la réalité de l’interdépendance (la sécurité des débouchés est aussi importante que celle des approvisionnements). Ce constat relativise une politique américaine sur la mer Noire et le Caucase méridional trop souvent formulée sous la forme d’un jeu à somme nulle, alors que la sécurité énergétique de l’UE dépend de multiples facteurs (cf rapport Mandil) et, notamment le moment venu, l’accès aux ressources de l’Iran voisin seule à même de rentabiliser le projet Nabucco.
Enfin, les crises dans les pays riverains de la mer Noire ont été l’occasion de relancer le débat sur la sécurité en Europe et dans l’aire de l’OSCE, qui pourrait s’ouvrir selon les termes énoncés par le Président de la République lors de la « World Policy Conference » à Evian./. MF
