Message de M. Bernard KOUCHNER

Monsieur le Ministre, chers amis,

Je veux tout d’abord vous remercier de votre invitation à ce séminaire consacré à « La Mer Noire, nouvelle frontière de l’Union européenne », auquel un agenda particulièrement chargé, à la veille du Conseil européen, m’empêche malheureusement d’assister. J’en suis d’autant plus désolé que ce séminaire, qui met en contact des acteurs venus de différents horizons – Etats, organisations internationales, chercheurs, représentants de l’Union européenne évidemment – est consacré à une région qui revêt une importance stratégique pour l’Union européenne.

Avec l’élargissement de 2007 à la Roumanie et à la Bulgarie, la façade de la Mer Noire est devenue, comme l’indique le titre donné à ce séminaire, une « nouvelle frontière de l’Union européenne ».  Or une frontière, comme vous le savez, c’est à la fois une limite, une ligne que l’on doit surveiller pour assurer sa sécurité, et un lieu d’échanges et d’interpénétration entre les cultures, particulièrement riches dans cet espace à la jonction de l’Europe, du Caucase et du Moyen-Orient.

D’où un triple enjeu pour l’Union européenne.

- enjeux de sécurité, qui imposent de renforcer notre lutte contre les trafics, l’immigration illégale, la menace terroriste et nous imposent une grande vigilance dans la protection des frontières de l’Union.

- La Mer noire est également le théâtre d’enjeux stratégiques majeurs : les plus évidents en sont les conflits dits « gelés », et au premier rang de ceux-ci la crise récente en Géorgie, qui a montré qu’ils étaient des facteurs d’instabilité pour toute la région.

- enjeux économiques, puisque la région de la Mer noire est un espace de forte croissance caractérisé par un besoin important d’infrastructures, où l’expertise de l’Union Européenne est appelée à s’exercer. Elle est également traversée par des voies de transport d’hydrocarbures, qui sont cruciales pour l’indépendance et la sécurité énergétique de l’Europe.

Si la Mer noire représente un tel défi pour l’UE, c’est également parce que cet espace se distingue par la diversité de ses Etats littoraux et des ensembles géopolitiques auxquels ils appartiennent : la Géorgie et l’Ukraine, qui connaissent depuis « les révolutions de couleur » des bouleversements politiques majeurs et souhaitent renforcer leur ancrage aux structures euro-occidentales, la Turquie, membre de l’OTAN et candidate à l’UE, la Roumanie et la Bulgarie, membres de l’OTAN et de l’UE ; la Russie, acteur majeur de la CEI.

C’est aussi parce que les attentes des Etats littoraux et voisins de cette région vis-à-vis de l’Union européenne sont très grandes, et que des politiques essentielles de l’UE sont actives dans cette région et en particulier la politique européenne de voisinage (PEV) et le partenariat stratégique avec la Russie).
 
Dans ce contexte, et à la suite de l’adhésion à l’Union Européenne de la Roumanie et de la Bulgarie, l’Union Europénne a réagi rapidement, à la suite de la communication de la Commission dessinant les contours d’une nouvelle initiative de coopération régionale : la Synergie Mer Noire. Cette initiative, lancée officiellement lors d’une ministérielle Union Européenne – Organisation Economique et de Coopération de la Mer Noire à Kiev en février 2008, vise notamment à une meilleure coordination de nos actions dans une série de domaines d’intérêts communs, en particulier le renforcement de l’Etat de droit, le respect des droits de l’homme, les transports, l’environnement, la lutte contre les trafics et la criminalité, la gestion des frontières ou encore l’énergie.

La Présidence française de l’Union européenne a pleinement pris en compte la dimension stratégique de la région Mer Noire et la nécessité de renforcer la présence de l’UE dans cette région. J’en veux pour preuve trois illustrations, qui sont au cœur de notre action :

- le Sommet avec l’Ukraine, tenu à Paris le 9 septembre a marqué une étape décisive dans le renforcement des relations UE – Ukraine en vue d’un accord d’association qui devrait être conclu en 2009.

- s’agissant de la Moldavie, où s’est rendu  la semaine dernière Jean-Pierre Jouyet, au titre de la présidence, le Conseil vient d’adopter des conclusions qui  expriment la disponibilité de l’UE « à approfondir ses relations dans le cadre de la politique européenne de voisinage et à négocier prochainement un nouvel accord ambitieux avec ce pays » et le conseil européen de demain, comme le souhaite la Roumanie, devrait saluer ce signal politique donné à un pays qui mérite notre soutien.

- enfin bien sûr, l’attention portée par l’UE à la Géorgie a également pris une dimension particulière avec la crise de cet été. L’action de l’UE a permis d’obtenir le cessez-le feu et grâce à sa médiation, la signature des accords du 12 août et du 8 septembre. L’Union européenne, qui est engagée sur le terrain au travers de la mission d’observation, a également marqué sa détermination à apporter son soutien à Tbilissi et à renforcer ses relations avec ce pays. Le lancement de négociations sur un accord de facilitation de visas, de même que la conférence d’aide à la Géorgie qui se tiendra le 22 octobre à Bruxelles sous l’égide de la Commission européenne et la Banque mondiale, et dont la préisdence française de l’UE sera également l’hôte, témoignent bien de cet intérêt accru porté à la Géorgie, en particulier, et au Caucase en général. Par ses initiatives pendant la crise russo-géorgienne, l’Union a fait le choix du dialogue et de la coopération avec la Russie, partenaire important pour l’UE et acteur majeur dans la Mer Noire, et a appelé la Russie à faire également le choix de l'intérêt mutuel.

Le défi pour l’UE sera de mener de front à la fois l’approfondissent de ces relations bilatérales et la consolidation d’un format de coopération régionale, capable de relever les défis transversaux qui affectent la région.

Je veux conclure en rappelant que nous ne pouvions choisir un lieu plus approprié que Bucarest pour tenir ce séminaire. La Roumanie a démontré par de nombreuses initiatives, son ambition pour promouvoir la sécurité et la bonne gouvernance dans cette région. Et je suis sûr que ce séminaire constituera une nouvelle illustration de l’engagement de la Roumanie en faveur de la mer noire. La Présidence française s’honore d’y apporter son concours. Je vous remercie, Monsieur le Ministre, mes chers amis, de votre attention, et formule des souhaits de succès pour ce séminaire./.