Bucarest, la mal aimée

Bucarest le 21 février 2010

"Au loin je vois la tour de la Cathédrale s'édifier lentement.
Alors qu'elle est apparue longtemps comme une sorte de résille vide, voici que les cases se remplissent, qu'elle se densifie, et que, d'échafaudage léger mais impressionnant par sa taille, elle devient peu à peu ce qu'elle va rester dans le paysage de Bucarest, une monstrueuse verrue supplémentaire. Son histoire ? Non, ce n'est pas celle d'un beffroi ou d'un clocher, l'effort de toute une ville et de ses habitants pour doter leur capitale d'un lieu de culte digne d'eux et de la gloire du Seigneur. C'est une sordide histoire de spéculation immobilière, de terrain vendu, de permis de construire acheté, de dépassement de la taille autorisée et même raisonnable. Pour finir, le symbole : la Cathédrale, modeste bâtisse de brique rouge, dominée et comme assujettie par un immeuble de bureaux arrogant et sans doute luxueux. D'un côté, les pauvres et l'éclairage au gaz des messes de minuit, de l'autre les affaires, l'argent, les trafics peut-être.
Comment aimer cette ville que ses propres habitants n'aiment pas ?
Quand j'écris qu'ils ne l'aiment pas, ce n'est pas tout à fait vrai : ils ne l'aiment pas assez pour se révolter, pour secouer leur crainte séculaire de déplaire et de se faire repérer par un puissant qui pourrait leur nuire. Alors, la tête courbée pour éviter de se la faire couper, ils ne regardent pas, ils ne VOIENT pas leur ville se déliter sous leurs yeux depuis des dizaines et des dizaines d'années.
Je cherche les raisons d'un tel comportement. Dans une ville française moyenne aussi peu gracieuse que Limoges, que je connais bien et où l'on ne compte pas tant de belles choses, la destruction d'une maison qui comportait des fresques inscrites à l'inventaire des  monuments historiques avait fait du bruit, bien que les fresques fussent conservées, et que la maison en question n'eût aucun charme. Et je ne compte pas dans mon pays le nombre et l'ampleur des protestations qui s'élèvent à la moindre tentative de faire disparaître ou de modifier tel ou tel paysage familier, voire même le décor intérieur d'un monument historique, même s'il est entre des mains privées. Ainsi, sous la pression des protecteurs des monuments historiques, tel émir qui avait acheté un des plus beaux hôtels particuliers de Paris a du renoncer à sa piscine souterraine, à ses parkings en sous sol et à certains de ses ascenseurs ! Cela ne marche pas toujours, et la ville en France porte aussi de nombreuses traces de blessures infligées par l'appétit du lucre et par le mauvais goût des maires, des promoteurs, des architectes et des propriétaires.
Mais Bucarest porte à une très grande échelle la volonté de destruction pour la destruction (ainsi de cette jolie maison du centre historique, proche de l'Athénée, brutalement détruite et remplacée par un terrain vague rempli d'immondices, sans qu'on sache pourquoi), et le laisser-aller (immeubles en péril laissés à l'abandon, voies impraticables, éclairage public défaillant). C'est en vain que, dans ce naufrage urbain, on cherche une bouée à quoi se raccrocher.
Ici ou là, pourtant, la restauration d'une maison typique, la bonne conservation d'un musée, montrent qu'il existe des gens qui savent respecter leur passé, c'est à dire se respecter eux mêmes, mais je les plains. Ils doivent se sentir bien seuls.
Et voilà le problème : comment se fait-il que les élus locaux, je veux dire les maires, qui sont responsables au premier chef de la qualité de la vie de leurs concitoyens, puisqu'ils délivrent le permis de construire, soient incapables d'appliquer les règles de base de la protection du patrimoine, et, bien plus, contribuent activement à sa destruction ? Je ne leur vois aucune excuse : ni celle d'une législation imparfaite, ni celle d'un manque d'expérience ou d'expertise, ni celle d'une insuffisance de moyens de contrôle.
La protection du patrimoine est de la compétence des autorités nationales, et l'Union européenne n'en a rien à faire. Rien à attendre de ce côté. Vous pourrez me dire que, si les élus de Bucarest détruisent ou laissent détruire leur ville, volontairement ou non, cela ne regarde pas l'ambassadeur d'un pays ami et allié de la Roumanie. Je ne suis pas non plus propriétaire de l'appellation de "petit Paris", que les Bucarestois ont inventé eux mêmes.
Je suis simplement un promeneur impénitent, un amoureux des villes et un ami des Roumains. Et j'ai de la peine pour eux."


Henri PAUL
Ambassadeur de France en Roumanie

Tribune publiée dans la revue "Revista 22" - 2 mars 2010