Interview de l'Ambassadeur
Interview en exclusivité pour Evenimentul zilei
1. Le Ministre de l'intérieur français et son homologue allemand ont envoyé une lettre à la Commission Européenne où ils font part de leur souhait de reporter l'adhésion de la Roumanie à Schengen. Est-ce la position finale de la France? Peut-on encore parler de l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, en mars 2011 ?
La lettre commune des deux ministres de l'intérieur français et allemand est adressée à la commissaire européenne en charge des affaires intérieures, et aux deux ministres de l'intérieur belge et hongrois, qui assument les présidences successives du conseil des ministres de l'intérieur. Elle dit clairement que l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l'espace Schengen est prématurée en mars 2011, et qu’une décision ne devrait être prise que quand ces deux Etats se seront attaqués de façon claire et irréversible aux carences constatées dans ces pays dans le domaine du fonctionnement de la sécurité et de la justice, et à la lutte contre la corruption. C'est la position de la France.
2. La lettre mentionne qu'une décision sur l'adhésion devrait être prise lorsque les deux pays "feront des progrès irréversibles dans la lutte contre la corruption et la criminalité organisée". En vertu de quels critères on va établir que les progrès mentionnés sont irréversibles et qu'on peut prendre une décision sur l'adhésion? La Roumanie doit-elle s'attendre à un report de plusieurs années de son adhésion?
Beaucoup de Roumains pensent que leur pays n'a pas fait de progrès sensibles et irréversibles pour assurer à chacun un traitement équitable dans le domaine de la justice. Beaucoup souffrent des lenteurs de la justice et de son inefficacité. Beaucoup se plaignent de phénomènes de corruption. J'ai d'ailleurs entendu le Président Basescu lui-même s'en plaindre. Nous appelons à un travail en commun, à Bruxelles, avec la Roumanie et la Bulgarie, pour définir le cheminement qui permettra de trouver une solution à ces problèmes qu'il ne sert à rien de dissimuler. C'est de ce travail que sortiront les voies de sortie de la crise que nous connaissons. Nous devons aussi prendre en considération les difficultés que connaît actuellement l'espace Schengen dans le domaine de la protection des frontières extérieures, ainsi que la nécessité d'harmoniser en Europe le fonctionnement du droit d'asile. C'est le moment de le faire, alors que les frontières extérieures de l'Europe connaissent une très forte pression. Nous souhaitons nous mettre au travail.
3. Les autorités roumaines ont insisté que le lien en le MCV et l'adhésion à Schengen était "artificiel". Le président considère même que la Roumanie est discriminée par les grands pouvoirs. Comment commentez-vous?
Je voudrais d'abord dire que la France, qui a tant oeuvré pour l'entrée de la Roumanie dans l'Union européenne, ne peut pas maintenant être accusée de la discriminer. Nous avons toujours eu une relation privilégiée, depuis 130 ans maintenant, avec la Roumanie, et je ne rappellerai pas les moments de l'histoire de la Roumanie où nous lui avons tendu la main. Il ne faut pas l'oublier et nous ne l'oublierons jamais. Mais il est vrai qu'il est de l'intérêt même de la Roumanie d'accéder à l'espace Schengen dans les meilleures conditions. Il est de notre devoir d'ami et d'allié de lui dire la vérité : ces conditions ne sont pas toutes réunies.
4. La presse a spéculé que la France était mécontente de rater un contrat important en Roumanie, à savoir la vente de technologie française, destinée à la construction des réacteurs 3 et 4 de Cernavodă. Cet élément a-t-il joué un rôle dans la détérioration des relations bilatérales franco-roumaines?
La position de la France, et, j'en suis sûr, celle de l'Allemagne, ne sont inspirées ni par la rétorsion ni par le marchandage. L'esprit du partenariat stratégique, c'est de travailler en commun mais pas de marchander notre soutien.
5. Peut-on parler à présent d'une impasse dans les relations bilatérales?
Je ne vois pas d'impasse. Il y a une passe difficile, mais nous travaillons tous les jours à mieux nous comprendre. Il ne faut pas personnaliser ou individualiser le débat. Ce n'est pas un problème bilatéral, mais un dossier qui doit être réglé à plusieurs, avec la Roumanie et la Bulgarie.
6. Le président Traian Băsescu a proposé au gouvernement de ne plus allouer à la société EADS les fonds nécessaires à la sécurisation des frontières. Comment vous commentez cette proposition du président? Un geste pareil affecterait-il les intérêts de la société susmentionnée?
Je viens de vous le dire : nous ne sommes pas prêts à quelque marchandage que ce soit.
7. L'euro-député roumain Adrian Severin a durement critiqué la France; il parle de la corruption française qui devrait mener à l'exclusion de la France de l'espace Schengen. Il affirme même que la Roumanie devrait se retirer de l'OIF. Pensez-vous que le dossier Schengen porterait-il atteinte aux intérêts de la France en Roumanie?
Monsieur Severin, qui est un ancien ministre des affaires étrangères et un parlementaire européen réputé, devrait surveiller son langage et éviter de tels débordements. L'excès et l'invective ne font pas avancer le dossier.
