Le 14 juillet vu par les écrivains roumains

Méditation de 14 juillet

par Mircea Cărtărescu (poète, romancier, éditorialiste et professeur dont le succès littéraire en France en fait un des nouveaux symboles du pont culturel entre la France et la Roumanie)



la liberté est-elle notre bien le plus précieux?
alors pourquoi le mettons-nous si facilement en gage? pourquoi ne pouvons-nous supporter la liberté comme nous ne pouvons supporter une lumière aveuglante? Et pourquoi Bob Dylan chante:
”vous devez servir quelqu'un, le diable ou le Seigneur, mais vous devez servir quelqu'un”? et pourquoi Lennon lui a-t-il répondu: ”tu dois d'abord te servir toi-même, car personne ne le fera pour toi”? et pourquoi nous attachons-nous aux choses de ce monde passé
si l'essence de la religion (et de la liberté) est le non-attachement?
la liberté est-elle la connaissance de la nécessité?
est-elle le drapeau noir de l'anarchie?
pouvons-nous être libres lorsque nous sommes, comme la Bastille, faits de cellules?
lorsque nous nous écroulons telle la cité Baliverne
d'un simple sarcome? pouvons-nous être libres en étant mortels
dans un monde destiné à disparaître?

je lis les Histoires d'Hérodote sur mon iPhone:
sur son trône, Darius l'empereur,
les yeux en larmes, regarde
ses troupes défiler: 5 500 000 d’hommes vêtus
des costumes de leurs aïeuls – et  Darius pleure
car cent ans plus tard, tous ces hommes – ainsi que lui, leur maître, le seul libre –
viendraient à mourir. Libres et esclaves, femmes et hommes, héros et lâches en même temps
saints et pêcheurs.
et moi
je laisse mon iPhone sur lequel défile le texte d’Hérodote, 
je vais à la fenêtre et de mes yeux organiques, je regarde les nuages
et je me demande si j’aime la liberté,
je me demande si je suis libre,
je me demande si je suis.

la liberté est-elle compatible
avec l’égalité ?
qu’en pensent les khmers rouges ? pouvons-nous êtres les égaux des autres
sans être interchangeables? 
y’a t-il des nord-coréens
identiques entre eux, tels des électrons ?
comment pouvons-nous êtres les camarades de ceux qui nous torturent?
et la massification de la culture
n’est-elle pas le nouveau lit du nouveau Procuste ? suis-je l’égal
de Lady Gaga? Lady Gaga est-elle l’égale
de Spinoza? combien de folie, d’angoisse et de vérité
y a-t-il dans le mot égalité?

j’écoute sur mon iPod ”Les Passions” de Bach, et j'ai l'impression
(mais c'est seulement une impression) qu’elles
rachètent, tout comme la crucifixion de Celui qui a dit
que „la vérité vous rendra libres”,
six milliards d’esclaves du temps et de la mort. que Bach descende en enfer
pour nous rendre libres, de la seule manière
qui peut nous faire être libres: échappons
enfin, enfin –
à nous-mêmes.

la fraternité est-elle davantage qu’une utopie?
le multiculturalisme est-il davantage qu’un rêve
dont nous nous serions réveillés sonnés ? Mahomet et Jésus
peuvent-ils se tenir de chaque côté de la nuit éternelle?
est-il possible qu'un jour nous soyons libres, frères et égaux
comme il est écrit sur le drapeau français, quel est le drapeau
de notre civilisation?
notre civilisation est-elle encore possible?
le bien est-il encore possible?
le réel est-il encore possible?
la vie est-elle encore possible?
l’amour, la panacée de Saint Paul et de Lennon,
est-il davantage qu’une addiction ?

de mes yeux organiques
je regarde les nuages par la fenêtre: est-ce que j’existe?
ai-je un jour existé?

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Le 14 juillet

par Lucian Boia
Professeur à l’Université de Bucarest, historien et  auteur de nombreux ouvrages ("L'Occident, une interprétation historique", "La Roumanie, un pays à la frontière de l'Europe", "Napoléon III, le mal-aimé").


La fête du 14 juillet se présente à mon esprit comme la meilleure occasion pour exprimer les sentiments particuliers que j’ai toujours nourris à l’égard de la France et de la culture française. Ce sont en fait les sentiments d’une partie appréciable des Roumains ; une histoire d’amour commencée il y a près de deux siècles, quand des jeunes Roumains venus de l’autre bout du continent ont eu le coup de foudre, en découvrant avec émerveillement la « grande sœur latine » de l’Occident. Dans le processus de la modernisation de la société roumaine, la France est devenue le modèle par excellence. Tout semblait exemplaire : son histoire, sa culture… Paris symbolisait le centre du monde. Dès mon enfance, le français m’est devenu familier, cela allait de soi  dans toute famille d’intellectuels (à une époque où l’anglais faisait encore figure d’idiome un peu exotique !). Un des premiers livres que j’ai feuilleté dans la bibliothèque de mon grand-père était un Larousse des années 1920, je le consulte toujours ! Ensuite, je me suis passionné pour l’histoire de France : je connaissais par cœur la liste entière de ses souverains, depuis Clovis. Quand j’étais étudiant, dans les années 1960, le héros que j’admirais le plus était le Général de Gaulle.
Entre-temps, il faut le dire, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Seine et de la Dâmbovita. Dans le monde d’aujourd’hui, la France n’a plus les mêmes dimensions, le français est moins pratiqué que jadis. Même en Roumanie, il a connu un certain recul en faveur de l’anglais. La Roumanie reste pourtant le pays le plus francophone de l’Europe (à part les pays où le français est la langue maternelle), et non seulement le plus francophone, mais aussi le plus francophile. L’histoire d’amour est loin d’être terminée.

Ecouter le texte lu par son auteur :



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Mes souvenirs du 14 juillet

par Neagu Djuvara
Né en 1916 à Bucarest, Neagu Djuvara, intellectuel, diplomate et historien fait partie de ces personnalités franco-roumaines aux multiples facettes. Licencié d’histoire en 1937 et docteur en droit en 1940. M. Neagu DJUVARA a obtenu un doctorat d’Etat es lettres (philosophie de l’histoire) en 1972.




Monsieur l’Ambassadeur de France m’a fait un bien grand honneur en m’invitant à livrer en ce 14 juillet 2010 quelques souvenirs personnels des célébrations du 14 juillet. Cela risque de nous mener assez loin dans le passé, puisque j’aurai 94 ans dans quelques semaines !
Par ailleurs, je ne suis pas né Français, mais Roumain, tardivement naturalisé français. Attention toutefois, ce n’est pas l’acte administratif de la naturalisation qui est l’essentiel, mais d’avoir baigné une vie entière dans l’amour de la culture française. Le hasard de la naissance m’a fait appartenir à cette catégorie de Roumains qui depuis plus d’un siècle se targuaient de parler le français à la maison et qui envoyaient leurs enfants étudier en France. C’est ainsi que j’ai été interne au lycée de Nice dès l’âge de 12 ans et que j’ai fait toutes mes études universitaires à Paris. Le résultat aujourd’hui : mes compatriotes roumains me trouvent un peu trop français, tandis que mes compatriotes français me trouvent toujours un petit air exotique.
Mais venons-en au 14 juillet.
Or là, malheur ! Au lycée, j’avais des sympathies de droite et même monarchistes, et le romancier dont j’avais dévoré tous les livres, Pierre Benoit, avait écrit : « Quel peuple étrange que les Français, qui ont choisi pour fête nationale un jour où ses enfants se sont entretués ! »
Cependant, dès l’âge de 16 ans, à Paris, je me suis laissé entraîner, chaque année, par l’ambiance festive, joyeuse et même enthousiaste des journées du 14 juillet… Il y avait d’abord le magnifique défilé militaire le long des Champs-Elysées. On me croit parfois intellectuel délicat, ou même salonard. Fi ! Je suis militariste dans l’âme, et la vue des colonnes défilant aux sons de la « Sambre et Meuse », me mettent en transe. J’ai toujours aimé les défilés à la française : des pas rapides, frappés, mais naturels ; pas le pas de l’oie des Allemands ou des Russes, ni l’impeccable rigidité des Britanniques. Et la légion étrangère, avec son rythme plus lent et son bélier fétiche ! Et les escadrons de la Garde Républicaine dans leur somptueuse tenue… Je n’ai jamais raté un défilé du 14 juillet si, au cours de ma longue existence plutôt mouvementée, j’avais le bonheur de me trouver à Paris. Depuis quelques dizaines d’années, il y a, en plus, le fracas des chars et des unités motorisées et le vrombissement assourdissant des escadrilles d’avions…
Et puis, les soirs, j’ai parfois dansé dans la rue. Et surtout, surtout, les feux d’artifice au-dessus des monuments de la plus belle capitale du monde, spectacle incomparable.
Depuis quelques années, il y a un élément nouveau : des dizaines, des centaines de petits grils dans les rues, où les merguez répandent dans l’air une épaisse fumée poivrée et parfumée. Le 14 juillet à Paris, aujourd’hui, sent la merguez. Il faut vivre avec son temps.

Ecouter le texte lu par son auteur :