Visite du ministre de l’Agriculture et de la Pêche, M. Michel Barnier, en Roumanie
M. Michel BARNIER, ministre de l’Agriculture et de la Pêche, a effectué vendredi 7 décembre 2007 une visite de travail à Bucarest pour des entretiens avec son homologue Dacian CIOLOS et avec le Premier ministre Calin POPESCU TARICEANU, qui ont porté notamment sur les perspectives de la coopération bilatérale, l’avenir de la politique agricole commune, les investissements français dans les secteurs agricole et agroalimentaire roumains.
ROMANIA LIBERA a publié à cette occasion une tribune conjoint des deux ministres de l’Agriculture :
Pour une politique alimentaire, agricole et rurale européenne
Les ressources alimentaires mondiales font aujourd’hui l’objet de préoccupations de plus en plus importantes. Plusieurs facteurs concourent à une hausse des prix des matières premières, la hausse de la consommation de protéines animales dans des régions en développement, au premier rang desquelles l’Asie, le développement des agrocarburants et certains phénomènes plus conjoncturels comme des sécheresses dans des zones de production, au premier rang desquelles la Roumanie, ont marqué cette année une envolée des cours mondiaux de céréales, d’abord, puis de ceux de productions d’origine animale.
En Europe encore plus qu’ailleurs dans le monde, la production de produits agricoles et alimentaires doit répondre à des exigences très spécifiques : la qualité, la sécurité sanitaire, l’excellence environnementale ou le lien au terroir sont des composantes structurantes de notre modèle agricole.
L’agriculture européenne est donc à un tournant. A un tournant politique, avec la revue à mi-parcours de la Politique Agricole Commune (PAC) et la préparation dès aujourd’hui des contours du futur modèle agricole européen après 2013. A un tournant économique, avec la hausse des prix des matières premières agricoles. A un tournant sociétal, avec une double préoccupation toujours plus forte de nos populations, celle d’une alimentation sécurisée et qui préserve l’environnement.
Le contexte mondial impose de nouveaux choix.
Nous voulons exprimer, en tant que décideurs européens, notre pleine conscience des enjeux qui s’offrent aujourd’hui à nous. C’est un nouveau modèle agricole européen qu’il nous faut inventer pour y répondre durablement.
Ce modèle agricole européen devra relever en particulier à 4 défis.
Celui de produire pour nourrir l’Europe et d’assurer son indépendance alimentaire. C’est le sens même de la PAC : « ancrer l’Europe dans la terre », ce qui passe par une unicité de marché, une solidarité financière et une préférence communautaire. Devant l’instabilité des marchés mondiaux, la préférence communautaire doit évoluer pour continuer à garantir un approvisionnement de qualité face au dumping social ou environnemental parfois pratiqué hors de l’Union européenne. Il ne s’agit pas de faire de l’Europe une forteresse mais de faire en sorte que les producteurs de l’Union ne soient pas déloyalement concurrencés par des produits importés ne respectant pas nos normes sanitaires, environnementales ou sociales. La stabilité de l’approvisionnement européen doit également conduire à la mise en œuvre de mécanismes d’anticipation et de gestion des crises sanitaires, climatiques ou économiques. Ces mécanismes exigent aujourd’hui une meilleure structuration des filières qui nécessite un assouplissement du droit de la concurrence dont le consommateur final doit bénéficier.
Celui de produire pour nourrir le monde et de contribuer à répondre à la demande alimentaire mondiale. Le défi alimentaire, c’est le grand défi du XXIème siècle. Nous serons 9 milliards en 2050, et pour nourrir le monde à cette date, il aura fallu doubler la production alimentaire. Ce défi, il commence maintenant. La Banque Mondiale nous rappelle utilement que plus de 850 millions de personnes souffrent de la faim aujourd’hui, que les trois quarts des pauvres des pays en développement vivent en milieu rural. Elle souligne surtout qu’investir dans le secteur agricole est le meilleur moyen de lutte contre la pauvreté. Cette pauvreté, si on n’y répond pas, elle sera à nos portes demain. Cette pauvreté est le terreau sur lequel se développe le terrorisme, elle est le catalyseur de tous les dangers pour notre continent.
Celui de produire mieux et de contribuer à la protection de l’environnement. Il nous faut changer nos habitudes. Nous ne pouvons plus plaider l’ignorance face aux réalités environnementales ; le réchauffement climatique est une réalité, et il concerne au premier chef les agriculteurs, qui travaillent en lien direct avec leur environnement. Ils sont les premiers exposés aux pénuries d’eau, aux sécheresses, à tous les dérèglements climatiques. Depuis de nombreuses années, ils ont fait des efforts importants. Il faut aller plus loin, et promouvoir tout mode de production qui respecte la biodiversité, l’eau, les paysages et qui intègre le problème des rejets de carbone.
Celui de préserver les équilibres des territoires ruraux. L’agriculture permet de maintenir un dynamisme et des emplois dans des territoires souvent difficiles. Aucune des mesures décidées dans le cadre de la révision à mi-parcours de la PAC ne devra menacer l’activité de régions entières. Les terroirs participent à la valorisation des produits. L’agriculture, ce n’est pas seulement la production agricole. C’est aussi une alimentation de qualité, ancrée dans des cultures locales et gastronomiques. Les Indications Géographiques doivent donc permettre de préserver l’identité autant que le dynamisme de nos campagnes. De ce point de vue, à l’Organisation Mondiale du Commerce, il est essentiel de faire reconnaître juridiquement la qualité et la spécificité de nos produits sous Indication Géographique. L’enjeu est d’importance : il s’agit de défendre et promouvoir les goûts et les saveurs de ce que nous mettons dans nos assiettes qui est une partie de notre culture. Nous ne nous résoudrons pas à une alimentation aseptisée.
Ces défis, ils seront au cœur de la nouvelle PAC pour l’après 2013. Une grande politique alimentaire, agricole et rurale ne se construira qu’à condition de respecter deux préalables.
Le premier de ces préalables, c’est le budget. Nous avons un accord financier jusqu’en 2013, nous devons nous y tenir. Les agriculteurs ont besoin de pouvoir évoluer dans un cadre budgétaire stable, afin d’être en mesure d’anticiper l’avenir et d’investir en conséquence. A l’heure où l’agriculture se situe de nouveau au cœur des enjeux de nos sociétés, il serait inconscient de lui ôter toute considération budgétaire. Nous le soulignons conjointement aujourd’hui : dans les discussions qui vont arriver sur la PAC, le débat politique doit précéder et guider le débat budgétaire.
Le deuxième de ces préalables, c’est la souveraineté alimentaire de l’Europe. Le soutien public est un élément essentiel de la qualité sanitaire, alimentaire et environnementale de nos produits. La PAC doit continuer à être la garante de la haute distinction des produits agricoles européens ; cette distinction ne doit pas être faussée par l’importation de produits issus de pays tiers qui ne respecteraient pas nos exigences.
Le bilan de santé de la PAC est une occasion unique de relancer la réflexion sur l’avenir de notre politique agricole. C’est tous ensemble à partir de ce bilan avec des perspectives pour la PAC d’après 2013 que nous construirons l’agriculture de demain pour notre continent. La France et la Roumanie défendront avec leurs partenaires leurs convictions en matière agricole : produire pour nourrir, nourrir sainement, dessiner les contours d’un paysage rural harmonieux, «ménager» les territoires.
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