Discours de remise des insignes de Commandeur de la Legion d’honneur à Doina Cornea (9 octobre 2009)
Chère Doina Cornea,
Je vous remercie d’avoir accepté que se tienne cette cérémonie, tant je sais qu’aujourd’hui vous recherchez avant tout la sérénité. Je suis donc heureux qu’elle se tienne ainsi en présence de vos proches, de ceux que vous aimez et qui partagent votre vie et vos combats.
Deux raisons la rendait nécessaire.
La première, la principale, réside dans l’esprit même de la Légion d’honneur qui conduit à distinguer les personnalités exemplaires afin que d’autres puissent les prendre pour modèles. C’est une belle tradition me semble-t-il, car nous avons tous besoin de repères, dans cette période où les moyens de communication rendent rapidement célèbres dans tous les foyers des personnes qui ne le méritent sans doute pas toujours .
Oui, votre vie est exemplaire, votre parcours est admirable de simplicité, de courage et de détermination : c’est le cheminement exceptionnel d’une femme de conviction servi par une détermination inflexible.
Détermination à exercer pleinement votre métier malgré la censure, en traduisant et diffusant clandestinement à partir de 1980 des auteurs comme Mircea Eliade. Ces travaux ont servi les échanges culturels franco-roumains à une époque où ils étaient entravés par la dictature.
Détermination encore, à dénoncer les folies du régime Ceausescu. En 1982, votre première lettre intitulée « à ceux qui n’ont pas cessé de penser » est diffusée par Radio Free Europe. Des dizaines d’autres lettres et protestations suivront, dont les analyses précises et documentées emportent la conviction.
Vous les écrirez malgré les brimades, les violences, la claustration et les diffamations : malgré le renvoi, en 1983, de votre poste d’enseignante à l’Université de Cluj-Napoca ; en dépit des arrestations, cette même année 1983, puis en novembre et décembre 1987 avec votre fils après qu’il vous ait aidée à distribuer des tracts de solidarité avec les ouvriers de Brasov ; malgré, ensuite, l’assignation à résidence et l’isolement le plus strict que vous subissez de 1987 à 1989. Un geste me semble, aussi, caractéristique : en 1984, alors que vous êtes autorisée à effectuer un séjour en France, vous choisissez de revenir chez vous.
Vous avez dit de votre engagement contre le totalitarisme qu’il était « naturel », que vous vouliez « vivre normalement dans un pays anormal ». Naturel, vous le dites, mais certainement pas banal et finalement rare. Peu de femmes ont reçu, comme vous aujourd’hui, les insignes des plus hauts grades de la Légion d’honneur. Le regard que vous portez sur votre engagement m’évoque les paroles de l’une d’entre-elle, Germaine Tillion, qui, de sa déportation disait « J’ai tenu par hasard, j’ai tenu par volonté de faire connaître ».
Mais permettez moi d’en revenir, toujours, à votre extraordinaire détermination. Elle vous poussera à vous joindre aux manifestations qui marqueront en décembre 1989 la chute du régime de Nicolae Ceausescu, et à y risquer votre vie.
Elle vous conduira, enfin, à prolonger votre action en rejoignant ou créant, après 1989, des associations de promotion de la démocratie et des droits de l'homme. Vous êtes ainsi membre fondatrice du Groupe pour le dialogue social et du Forum démocratique et anti-totalitaire. Vous continuez de prendre pleine part au débat public de votre pays et la presse roumaine, comme la presse étrangère, a publié nombre de vos réactions aux événements marquant la vie publique, et vous publiez tout récemment encore vos souvenirs.
J’aimerais maintenant évoquer l’autre raison qui donne un sens tout particulier à cette cérémonie.
Cela fera bientôt vingt ans que vous avez été libérée et bientôt vingt ans que le régime que vous dénonciez avec la pugnacité que je viens de décrire, a vacillé. Il était essentiel pour la France, qu’à travers vous, soit commémoré l’anniversaire d’évènements auxquels vous avez contribué au premier chef.
Votre prise de conscience est née, vous l’avez raconté, lors d’un séjour en France, où, confrontée à la liberté de ton et de critique du pouvoir, vous a pleinement saisi l’état de répression dans lequel vivaient les Roumains.
Je suis heureux que, des décennies plus tard, le 30 juin de cette année, vous ayez offert à l’institut français de Bucarest la chance de lancer votre ouvrage « Journal – les derniers cahiers ».
Doina Cornea, en cette année 2009, pour votre combat d’une vie contre la tyrannie et pour la dignité humaine, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, j’ai l’honneur de vous faire commandeur de la Légion d’Honneur.
