Remise de la distinction dans l’Ordre des Arts et des Lettres, au grade d’Officier, à M. Horia-Roman PATAPIEVICI

Résidence de France – Mercredi 25 juin 2008

Monsieur le Président,

Dans les années soixante, l’essai d’un universitaire de Cambridge eut un retentissement durable dans les milieux intellectuels. Dans « Les deux cultures », le professeur SNOW, auteur de cet ouvrage y dénonçait le risque que faisait courir la coupure, dans les systèmes éducatifs, mais surtout dans l’appréhension des grands problèmes mondiaux, entre deux cultures désormais séparées l’une de l’autre, celle des sciences et celles des humanités. Je ne suis pas sûr que ce diagnostic fût juste à l’époque, et je crois même qu’il ne l’est pas du tout. Votre parcours démontre en effet que la pratique de la science est loin d’exclure la réflexion morale, la création littéraire et l’engagement citoyen.

A dire le vrai, la variété de vos travaux, de vos champs d’intervention, de vos responsabilités est impressionnante, et l’on est conduit à s’interroger, au regard de vos activités d’universitaire, d’historien des idées, d’essayiste, de traducteur, de journaliste, de producteur de télévision, de président de l’Institut culturel roumain sur cette capacité remarquable qui est la vôtre de pouvoir mener de front plusieurs métiers et autant de projets. Pour faire votre éloge, j’ai donc cherché le fil de cette vie, qui est aussi le fil de votre œuvre.

Vous êtes d’abord un homme de science. Vous avez étudié la physique à l’Université de Bucarest et vous êtes spécialisé en physique du solide. Vous avez d’ailleurs dirigé de 1985 à 1989 l’Institut de recherche sur les matériaux semi-conducteurs. Votre formation et votre pratique de chercheur ont servi de base à la réflexion que vous avez développée, par la suite, sur l’histoire des idées, interrogeant la modernité dans ses composantes matérielles, rationnelles aussi bien que spirituelles. Vous pourriez ainsi peut être reprendre à votre compte cette jolie formule d’Einstein : « L’escalier de la science est l’échelle de Jacob, il ne s’achève qu’aux pieds de Dieu ».

C’est que vous êtes également un philosophe revendiquant hautement l’héritage d’une pensée humaniste qui a nourri la tradition chrétienne et constitue l’un des piliers de l’Europe. La haute idée que vous vous faites de la culture est dans cette filiation profonde que vous entretenez avec les grands classiques contre les facilités d’un certain modernisme. Vous êtes en même temps un intellectuel soucieux de soumettre la société dans laquelle il vit à la critique de son jugement. Vous avez d’ailleurs consacré un livre à votre expérience des dernières années du régime de Ceausescu. Votre essai « L’homme récent » a été couronné par plusieurs prix dont celui de l’Union des Ecrivains et de l’Association des éditeurs roumains. Vous êtes non seulement lu, mais vous êtes écouté et regardé. Vous êtes en effet devenu un médiateur et un animateur incontournable du débat intellectuel en Roumanie, dans la presse écrite, en fondant la revue « Idées en dialogue » et par vos tribunes, à la radio et à la télévision. Comment peser aujourd’hui sur les débats de société autrement qu’à travers les médias ? Pour paraphraser Pascal, vous étiez bien placé en tant que physicien pour savoir que l’art de persuader et l’esprit de géométrie ont partie liée.

Vous êtes enfin un homme d’action, et à côté de vos engagements citoyens pris dès 1989, vous avez accédé en 2005 à la présidence de l’Institut culturel roumain. A ce titre, il vous revient depuis trois ans de promouvoir la culture roumaine à l’étranger. C’est une responsabilité passionnante parce qu’elle est située au cœur des enjeux de la politique extérieure et de l’intégration européenne de votre pays. C’est une responsabilité exigeante puisqu’il s’agit de projeter à l’étranger le meilleur de l’art et de la pensée roumaine alors que les oppositions et les clivages sont encore profonds sur la scène artistique et intellectuelle roumaine. Chacun a pu mesurer votre dynamisme et les résultats obtenus tant dans l’animation du réseau des instituts que dans le lancement de nouveaux programmes fédérateurs. Cette action vient d’être reconnue par la présidence des instituts culturels européens qui vous échoira en 2010, nous venons de l’apprendre, et nous vous en félicitons.

Permettez-moi, enfin, puisque nous sommes ici, à la veille de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, et que je vais vous remettre une distinction qui honore ceux qui ont le mieux servi nos relations culturelles, d’y ajouter deux liens particuliers avec la France. L’un nous reportera quelques années en arrière : c’est sur l’œuvre d’un chimiste et philosophe des sciences français que vous avez entrepris une thèse dans les années 80, Pierre DUHEM, qui s’opposait, au début du XXème siècle, à toute interprétation matérialiste de la science ; l’autre est proche, puisque c’est en mars 2007 qu’un Institut culturel roumain a ouvert ses portes à Lisbonne. Vous avez choisi de l’implanter dans le bâtiment de l’Institut franco-portugais. C’est un beau symbole de l’Europe de la culture en train de se faire, et j’espère qu’ici, en Roumanie, j’arriverai au cours de mon mandat à ouvrir à Iasi un centre culturel européen.

Homme de science, homme de culture, homme d’action, vous avez réussi à concilier ces contraires, avec élégance et non sans humour . Je suis heureux, ce soir, au nom du ministre de de la Culture et de la Communication de France, de vous faire Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Horia-Roman PATAPIEVICI, au nom de la Ministre de la Culture et de la Communication, nous vous faisons officier des Arts et des Lettres.