Remise des insignes d’Officier des Arts et des Lettres à M. Neagu Djuvara (5 mars 2010)
Cher Neagu Djuvara,
Je suis particulièrement heureux de vous mettre à l'honneur aujourd'hui, en présence de vos amis.
Cette cérémonie intime me permet de vous dire toute mon admiration et même, si vous le permettez, ma personnelle affection.
Vous faites certainement partie des personnalités roumaines qui illustrent le mieux cette proximité qui lie la France et la Roumanie, tant on a plaisir à retrouver en vous cette double inspiration, cette double filiation, la française et la roumaine, et vous en faites un si heureux mélange qu'au bout d'un moment, après avoir écouté le français si pur qui s'exprime par votre bouche, nous devenons admiratifs de notre propre langue.
S'il ne s'agissait que de cela, vous mériteriez déjà cette distinction.
Il est vrai qu'issu d'une vieille famille roumaine profondément imprégnée de culture française, vous avez fait l'essentiel de vos études en France, au lycée Masséna de Nice, dès l'âge de 12 ans, puis à Janson de Sailly à Paris. Vous obtenez une licence de lettres , puis continuez par un doctorat en Droit à la Sorbonne. On raconte que vous avez soutenu votre thèse le jour de juin 1940 où le front allié fut percé à Dunkerque. Déjà, l'histoire, votre passion, vous rejoignait, et imprégnait votre vie.
Vous êtes l’auteur de nombreux ouvrages, ouvrages philosophiques et historiques, ouvrages marquants tels que « Civilisations et lois historiques », « Le Pays roumain entre Orient et Occident » et « Les Principautés danubiennes au début du XXe siècle », « les Aroumains » et bien sûr « Bucarest-Paris-Niamey et retour » qui raconte les 42 années que vous avez passées en dehors de votre pays, entre diplomatie, exil et combats.
J'ai cherché, en écrivant cet hommage, quel mot pouvait le mieux vous caractériser, et j'en ai trouvé un, que j'aime beaucoup, mais que l'on n'utilise plus guère : je crois que vous êtes un "homme du Monde".
Homme du Monde par votre élégance, morale et physique, et votre courage, à la guerre comme en temps de paix, ou par votre combat contre les dictatures,
Homme du Monde, par votre ouverture d'esprit et votre hauteur de vues,
Homme du Monde, par votre choix de la diplomatie pour votre carrière publique, et votre engagement en Afrique, au Niger, où vous avez conseillé le Président Hamani Diori.
Vous faites partie de ces personnalités dont la vie est une superbe aventure.
Lorsque vous rentrez en Roumanie après votre doctorat, vous rejoignez les forces armées roumaines et participez à la terrible bataille d’Odessa qui voit l’anéantissement de votre régiment. Vous êtes blessé dans votre chair mais sortez aussi de ce cauchemar avec une nouvelle vision politique pour votre pays.
Vous entrez dans la diplomatie en 1944, le jour exact où la Roumanie, suite au coup d’état royal contre le maréchal Antonescu, se retire de l’Axe et rejoint les alliés. Après trois années à Stockholm, vous êtes démissionné sur ordre d’Ana Pauker, de sinistre mémoire.
D‘ambassade en exil vous quittez Stockholm pour Paris où vous vous impliquez dans les mouvements d’exilés roumains.
En 1961, vous accompagnez l'indépendance du Niger pendant plus de vingt ans, comme conseiller et comme enseignant.
La France reste, pendant ces moments, votre port d'attache, alors que la Roumanie s'enfonce dans la dictature, que vous avez toujours combattue.
Lorsqu'intervient enfin la Révolution roumaine, vous rentrez dans votre pays, pour y enseigner à l’université de Bucarest , mais aussi pour faire bénéficier les Roumains de vos conseils, de vos analyses, et de vos combats pour la liberté.
Vous aimez la France, mais vous aimez encore plus votre pays, ce pays dont vous dites qu'il est « un pays exaspérant mais plein de tant d’éclat et dont les habitants ont, semble-t-il, un véritable génie d’organiser la désorganisation ».
Neagu Djuvara, vous savez combien je suis attaché à la figure de Paul Morand, mon plus illustre prédécesseur, qui, lui aussi, était un homme du Monde. Je suis sûr que vous auriez pu vous croiser, et vous apprécier. Mais je crois aussi que vous avez fait de meilleurs choix que lui, et, peut être, que vous avez été et que vous êtes plus heureux que lui. C'est peut être la raison de votre éternelle jeunesse.
Je vais maintenant vous remettre la distinction française à laquelle je suis personnellement le plus attaché, car elle va aux hommes et aux femmes qui se sont illustrés dans les arts et les lettres, et qu'elle est l'une des plus rares.
Neagu Djuvara, au nom du ministre de la Culture et de la Communication, je vous nomme Officier dans l’Ordre des Arts et Lettres.
