Remise des insignes d'officier des Arts et des Lettres à plusieurs personnalités roumaines (18 octobre 2011)
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,
Il m'arrive souvent, en ce moment, de réfléchir sur la place de la France en Roumanie. Je ne suis pas sourd : j'entends les reproches de ceux qui trouvent que nous ne traitons pas la Roumanie avec équité, que nous ne sommes pas fidèles à notre tradition d'amitié, que nous cédons au populisme, voire même à une forme de xénophobie.
Et pour tout vous dire, cela me peine et me choque. Je ne trouve pas ces reproches justifiés, je les trouve excessifs et mal inspirés.
Lorsque je vois le parcours des trois personnalités que la France va distinguer ce soir, je ne vois pas des Roumains discriminés, mal traités et mal considérés. Je vois au contraire des amis de la France, des personnalités qui parlent un français remarquable, qui, dans leur vie de travail comme dans leur vie personnelle, cherchent toujours à tracer des routes entre la France et la Roumanie, qui ont beaucoup voyagé, en France et dans le Monde, des hommes de culture et de lettres qui, en raison de leur profonde culture justement, ne tombent pas dans les travers un peu faciles de notre époque, qui consistent à opposer les uns aux autres, les petits pays aux grands pays, la France à la Roumanie.
Nous avons en effet besoin, comme nous l'avons toujours fait, de nous fortifier mutuellement, d'affronter ensemble les épreuves de la crise, nous Français et vous Roumains, dans une Europe qui traverse l'un des moments les plus difficiles de son histoire. Et ce sont des personnalités comme vous qui font avancer notre histoire commune.
Pardonnez moi ces mots d'introduction à la cérémonie d'aujourd'hui, qui va me permettre de distinguer d'un des plus rares et plus prestigieux ordres nationaux trois hommes de culture, qui sont des amis de la France. Mes mots viennent du cœur, car cette cérémonie célèbre aussi l'amitié.
Monsieur Virgil Ştefan NIŢULESCU,
directeur général du Musée du paysan roumain
Après des études d’histoire et de philosophie à Bucarest, vous commencez votre carrière professionnelle en 1984 – vous n’aviez pas encore 25 ans – comme professeur de sciences sociales dans une école de Slobozia, entre Baragan et Ialomiţa. Vous aviez alors déjà une expérience sur le terrain comme archéologue et chercheur en ethnologie et histoire et une grande ouverture interdisciplinaire, ce qui vous a conduit à être également affecté auprès du Musée départemental de Ialomiţa comme muséographe.
En 1988 vous regagnez Bucarest et intégrez le Musée national d’histoire de la Roumanie qui, conditions politiques de l’époque oblige, avait alors une autre appellation.
Désireux d’accompagner la transition dans le domaine des politiques culturelles, vous rejoignez en 1992 le Ministère de la culture en qualité de conseiller à la direction du patrimoine, puis, en 1992, la chambre des députés, non pas comme parlementaire, mais comme conseiller pour la législation dans le domaine culturel ; vous vous penchez alors sur les évolutions législatives souhaitables en Roumanie, en matière de culture et de patrimoine, suite à l’entrée de la Roumanie au sein du Conseil de l’Europe.
Cette expérience institutionnelle ne vous éloigne pas pour autant totalement du monde des musées, puisque vous intégrez en 1994 le Conseil international des musées (ICOM) et vous en présidez, depuis 2004, le Comité national pour la Roumanie. Passionné par la transmission des savoirs, vous êtes rédacteur en chef puis directeur de la « Revue des musées » (Revişta Muzeelor) de 1997 à 2001 et assumez également, de 2001 à 2005 des activités comme formateur pour le compte du Ministère de la culture. Vous trouvez alors également le temps de finaliser et soutenir en 2003, auprès de l’Université Lucian Blaga de Sibiu, votre doctorat en histoire.
Début 2005, vous êtes nommé Secrétaire d’Etat pour le patrimoine, puis, début 2007, Secrétaire général du Ministère de la cuture et des cultes.
J’ai eu ainsi, dès ma prise de fonction à Bucarest en août 2007, la chance de trouver en vous un partenaire engagé, compétent et fiable pour développer le partenariat culturel franco-roumain. La coopération entre les deux Ministères français et roumain de la culture dans le domaine du patrimoine, notamment en ce qui concerne la législation et les pratiques pour la protection des monuments classés, est alors bien engagée. Vous appuyez à cette époque la magnifique exposition au MNAR et à Compiègne sur « Napoléon et les principautés roumaines », inaugurée à Bucarest en octobre 2008, dont beaucoup se souviennent, qui doit beaucoup à Roxana Theodorescu ici présente, et qui est un exemple de ce que la coopération franco- roumaine peut faire de meilleur.
En 2009, vous rejoignez le Secrétariat général du Gouvernement, en qualité d’Inspecteur gouvernemental et vous avez alors le temps d’enseigner, comme professeur associé, à l’Université Lucian Blaga de Sibiu.
En 2010, enfin, vous retrouvez une place conforme à vos qualités, en prenant la direction du Musée du paysan roumain, l'un des plus beaux musées du pays. Dans un contexte financier très difficile, vous êtes investi pour continuer la magnifique aventure de ce musée de société, qui, au-delà de son propos ethnographique, contribue aujourd’hui à l’indispensable réflexion sur les identités et communautés qui ont fait la Roumanie et qui continueront à modeler l’évolution de ce pays.
Virgil NITULESCU,
Pour toutes ces raisons, AU NOM DU MINISTRE DE LA CULTURE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ET en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, JE VOUS FAIS OFFICIER DES ARTS ET DES LETTRES.
Andras DEMETER,
Directeur général de Radio Romanania
En vous, Cher Andras, je vais honorer un Européen engagé, un homme de culture, un artiste de talent, et un haut responsable culturel.
Votre parcours est exceptionnel en Roumanie, et je ne vous cacherai pas que, lorsque j'ai appris votre nomination à la tête de la Radio nationale roumaine, cette institution aussi chère au cœur des Roumains que la BBC au cœur des Anglais, j'en ai été ravi.
Après avoir obtenu votre licence d’ « Art de l’acteur de théâtre, de film et de télévision » à l’Université d’Art Dramatique de Târgu Mures, vous commencez votre carrière d’acteur et de conseiller artistique au théâtre « Csiky Gergely » (tchiki guergueï) de Timisoara. Vous devenez à 24 ans directeur d’un théâtre qui devient rapidement une institution culturelle de premier plan.
Très vite, votre passion pour le théâtre et votre sens de l’organisation vous poussent à fonder le Festival International du théâtre de rue « Les Fêtes des Saltimbanques » que vous animerez de 1996 à 2002. Vous devenez à partir de 1998 membre du prestigieux sénat de l’UNITER, l’association des gens de théâtre si active ici en Roumanie.
A partir de 2005, votre carrière prend un tournant nouveau puisque, tout en restant proche du théâtre vous devenez directeur pour la « Création contemporaine et la diversité culturelle » au Ministère de la Culture et des Cultes. Vous occuperez ce poste influent pendant deux ans, avant de devenir secrétaire d’Etat dans ce même ministère puis conseiller du ministre.
Vous êtes une personne rare, car vous avez su combiner à la fois engagement politique – vous êtes un des fondateurs de l’UDMR- , activité d’artiste et management culturel.
Vous êtes un vrai européen, un réel professionnel de la culture – vous avez d’ailleurs reçu un mastère européen de management culturel « Ecumest » de l’Ecole Supérieure de Commerce de Dijon en 1999. Vous maîtrisez plusieurs langues, dont bien entendu le français. Vous vous êtes impliqué dans les organisations de la culture, comme la fondation culturelle SaltImBanc ou la commission Internationale du Théâtre francophone.
Vous avez joué au cinéma, au théâtre bien sûr : vous avez été un superbe « Lorenzaccio » dans la grande ligne de Gérard Philippe m’a-t-on dit, et vous avez su magnifier les vers de Shakespeare aussi bien en roumain, en hongrois qu’en allemand. Mais vous avez aussi exploré le monde de l’opérette, ce qui montre bien l'étendue de vos talents.
Est-ce cet amour pour “la voix humaine” qui vous destinait à la radio? Toujours est-il que depuis 2010 vous dirigez la radio publique, Radio Romana qui est l’un des médias les plus appréciés et les plus respectés par le public roumain. Sous votre présidence, la radio a su jouer un rôle majeur dans le développement social et culturel de la Roumanie d’aujourd’hui. Je sais que vous avez de grands projets pour votre radio, et vous me trouverez à vos côtés pour les réaliser, si je peux vous y aider.
Andras DEMETER
Pour toutes ces raisons, au nom du Ministre de la Culture de la République française et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, JE VOUS FAIS OFFICIER DES ARTS ET DES LETTRES.
Marius SALA
Vice President de l'Académie roumaine
Monsieur le Président,
En vous, la France récompense un linguiste éminent, un homme passionné par cette passerelle merveilleuse entre les pays et les civilisations que sont les langues du monde latin.
Vous êtes né le 8 septembre 1932 à Vascau dans le département de Bihor.
Apres vos études secondaires effectuées à Beius, vous préparez une licence au sein de la faculté de philologie de l’Université de Bucarest, que vous obtenez en 1955. A partir de 1953, affirmant un goût pour la recherche, vous travaillez comme chercheur à l'Institut de linguistique de l'Académie roumaine, maintenant Institut de Linguistique « Iorgu Iordan - Alexandru Rosetti », dont vous deviendrez le Directeur trente ans plus tard, en 1994. Vous obtenez un doctorat ès lettres de l’Université de Bucarest en 1967 en présentant un travail sur la phonétique et la phonologie judeo-espagnole de Bucarest sous la direction du célèbre Professeur Iordan Iorgu. On m'a dit qu'au cours de cette période, mais sans doute cela remonte t-il à votre enfance, vous développez un don de débrouillardise, voire même des dons d'imitateur, qui ont conduit votre professeur à vous surnommer affectueusement Draculea, le Diable ! Cette malice est encore aujourd’hui un trait de caractère qui vous singularise et qui souligne votre vivacité intellectuelle. Linguiste admiré, vous devenez membre correspondant de la prestigieuse Académie roumaine en 1993 puis membre titulaire en 2001, et depuis 2005, vous en êtes vice-président.
Docteur honoris causa de nombreuses universités (Arad, Craiova, Oradea, Timisoara), Professeur invité à l'université de Heidelberg, de Mexico, de Cologne, de Francfort, d’Oviedo, de Malaga, de Madrid et d’Udine, vous donnez également de nombreux cours et séminaires à l'université de Bucarest, à l’université chrétienne Cantemir de Bucarest, à l’université de l'Ouest ainsi qu’à l'Université Tibiscus de Timisoara. Vous êtes en Roumanie le représentant et le responsable de l'Union latine.
Vous rappelez souvent que tout ce que vous avez fait dans la vie vous le devez à vos professeurs. En faisant cette déclaration, vous n'oubliez pas les enseignants de l'école secondaire "Samuil Vulcan" de Beius, mais vous pensez surtout à la grande génération de linguistes roumains de la seconde moitié du XXème siècle : Iorgu Iordan, Alexandru Rosetti, Alexandru Graur, Emil Petrovici, Ion Coteanu, lignée dans laquelle vous vous situez sans aucun doute.
J'en viens maintenant à vos nombreux travaux.
Arrivé à l’Université de Bucarest en 1951, vous suivez les cours de linguistique d'Alexandru Graur, élève d’Antoine Meillet, un des principaux linguistes français du début du XXème siècle. Alexandru Graur forgera votre goût pour la linguistique et c’est sous son autorité que vous vous intéresserez à la toponymie et à l’anthroponymie de la région du Bihor. C’est donc par la dialectologie que vous vous introduisez dans l’étude linguistique du roumain et que vous découvrez votre amour de la langue. Le Professeur Macri, alors directeur de l’Institut de linguistique, vous ouvre les portes de l’Institut en vous offrant d’accompagner Alexandru Rosetti qui travaillait sur un nouvel atlas de la langue roumaine. Nous sommes en 1953 et c’est à cette époque que vous rencontrez un autre grand linguiste, Emil Petrovici, qui vous incite à faire une étude dialectale sur la vallée du Crisul Negru. Ce sera votre première communication scientifique.
Toutefois, vous cessez l’étude dialectologique du roumain au contact du Professeur Iordan Iorgu élève de Wilhelm Meyer-Lübke, philologue suisse, linguiste et romaniste, pour l’étude comparative de la langue roumaine au sein du groupe des langues romanes. Après avoir publié de nombreux articles sur le sujet dans les années soixante, vous publiez une « Contribution à la phonétique historique de la langue roumaine » en 1970, ouvrage récompensé par l’Académie roumaine et qui sera traduit en français. Cet ouvrage de référence marque le début d’une longue et brillante carrière scientifique.
C’est à cette époque que vous décidez de vous consacrez à l’étude de l’espagnol par un biais inattendu. En effet, Emil Petrovici vous initia à la langue archaïque parlée par les juifs de Bucarest, une langue possédant de fortes caractéristiques de l’espagnol du XVIème siècle, époque où les juifs furent expulsés d’Espagne. La langue judéo-espagnole sera certainement l’un des sujets les plus prolifiques pour votre carrière de chercheur, vous y avez consacré trois ouvrages et de nombreux articles.
C’est également à cette époque que votre maître, le Professeur Iorgu Iordan vous propose de réaliser une « introduction » à l'espagnol d'Amérique (il avait un cours sur le sujet). Bien que vous soyez un autodidacte de l’espagnol, vous acceptez le défi et publiez en 1982 à Bogota, en collaboration avec Dan Munteanu, Tudora Sandru et Valeria Neagu, « El español de America », un ouvrage hors norme en deux volumes et 1200 pages récompensé par le prix du centenaire de l’Académie mexicaine en 1975.
Vous consacrez les trois dernières décennies à la direction de travaux de synthèse et d’ouvrages collectifs dont « Le vocabulaire représentatif de la langue roumaine » (1988), « l’encyclopédie des langues romanes » (1989) ou « L’Encyclopédie de la langue Roumaine » (2001). Mais le travail dont vous êtes le plus fier, le plus personnel peut-être sera « Du latin au roumain » (1998). Cet ouvrage, bien que de taille relativement modeste par rapport aux autres (165 pages), a été traduit en six langues (français, japonais, espagnol, anglais, portugais, brésilien et italien) et il est certainement le livre le plus proche de votre cœur, car il ferme le rêve d’une vie, celui de montrer au plus grand nombre d’où vient votre langue, en utilisant tout ce que vous avez appris. Le Professeur Alexandru Rosetti disait de vous, « Le Diable sait apprendre de tous », il n’aura pas vu combien vous avez su nous restituer ce savoir.
Marius Sala, pour l’ensemble de vos mérites et pour cette carrière exceptionnelle au service des langues romanes, au nom du Ministre de la Culture de la République Française, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous fais Officier dans l’ordre des Arts et Lettres.
