Tribune pour Dilema Veche (6 mars 2008)
L’enjeu de la coopération culturelle entre la France et la Roumanie : une réponse à l’uniformisation et un plaidoyer pour la diversité culturelleS’il faut trouver des raisons à l’amitié séculaire franco-roumaine, c’est bien dans la circulation des idées qui a uni les deux pays depuis si longtemps. C’est par les échanges nourris entre la Roumanie et la France qui ont eu lieu tout au cours du XIXème et du XXème siècles, par l’influence des passeurs d’idées, des transmetteurs d’émotions que sont nos peintres, nos sculpteurs, nos architectes, nos romanciers, nos poètes, nos historiens, nos intellectuels, que les deux pays ont si souvent vécu au même rythme, et qu’ils se sont retrouvés à tous les moments les plus heureux et les plus difficiles de leur histoire. Et même aujourd’hui, quel bonheur, au fil de mes promenades dans Bucarest, de lire sur des plaques de rues, les noms de Français illustres, qui ne se sont pas fait connaître par des batailles !
Et cependant, combien de livres en français sur les étagères des librairies ? Combien de disques de musique française sont disponibles, combien de films ? Comment allons nous faire pour que les jeunes roumains, ceux qui seront les cadres de ce pays dans vingt ans conservent et enrichissent ce patrimoine ? Bien plus, combien d’entre eux écriront des livres, non pas en français, comme certains intellectuels roumains que je connais et que j’admire (Lucian Boia par exemple), mais même en roumain ?
Pour moi, la diversité culturelle et le combat contre l’uniformisation de la culture sont un combat essentiel, et je souhaite vous faire partager ma conviction.
Quelques chiffres vont l’éclairer très vite :
- d’après l’UNESCO, 85 % des films diffusés en salle dans le monde sont produits aux Etats Unis, en anglais, 67 % des films de fiction diffués à la télévision en Italie (la Roumanie ne doit pas en être loin) répondent aux mêmes critères ; les films européens représentent moins de 4% des entrées en salle aux Etats Unis ;
- dans le domaine de la musique, 4 sociétés anglo-saxonnes se partagent les trois-quarts du marché ;
- dans le domaine du livre, sur les 10 romanciers les plus traduits au monde, 9 sont des écrivains de langue anglaise.
L’extraordinaire développement d’internet n’est pas quantifiable précisément, mais je crois qu’il accélère considérablement ce phénomène : le langage utilisé sur ce média est avant tout l’anglais, et c’est aujourd’hui un moyen privilégié d’accès du grand nombre à la culture, avant les musées, avant le livre, et peut être même avant le poste de télévision. Or tant les moteurs de recherche que l’antériorité acquise par l’anglais sur internet écrasent complètement les autres langues, et donc les moyens d’accès aux autres cultures. Face à Google, la bibliothèque numérique européenne ne peut s’imposer !
Sans être trop pessimiste, si nous ne faisons rien, si nous laissons faire, les langues européennes autres que l’anglais, qui ne sont pas minoritaires en Europe, finiront par être minoritaires dans nos propres pays : cela commence par les secteurs des sciences, de la médecine, des enseignements commerciaux, des brevets, de la finance, et puis le reste !
La culture doit donc regagner la place qui doit être légitimement la sienne au plan international, comme au plan national : le cœur de la politique, comme au XIXème siècle, quand votre grand Iorga était à la fois un homme de culture et un homme politique, et comme au XXè quand notre Malraux avait affirmé à la tribune de l’UNESCO qui venait de créer la notion de patrimoine mondial de l’Humanité : « Vous proposez l’action qui fait appel à tous les hommes contre tous les grands naufrages. Votre appel n’appartient pas à l’histoire de l’esprit parce qu’il veut sauver les temples de Nubie, mais parce qu’avec lui la première civilisation mondiale revendique publiquement l’art mondial comme son indivisible héritage ».
Dans cette perspective, deux types d’action sont possibles : au plan international, revaloriser l’action de l’UNESCO, du Conseil de l’Europe et de toutes les organisations internationales qui placent les valeurs culturelles au premier plan de leurs priorités et faire de l’Europe de la Culture une priorité, au plan national mener une politique culturelle résolument axée sur la défense et la promotion de la culture nationale, sans en avoir du tout honte.
L’Europe de la Culture
La France, comme la Roumanie, ont besoin de l’Europe pour faire vivre la diversité culturelle, et l’Europe a besoin de la diversité culturelle pour continuer de se construire. L’un des traits marquants de la civilisation européenne tout au long de l’histoire, c’est, par delà ses racines chrétiennes, et peut être à cause d’elles, l’échange, l’ouverture, la curiosité du monde extérieur et la culture de l’altérité. Et il existe bien une identité européenne, forgée par cette culture, qui est un des fondements du projet européen d’aujourd’hui. Dans l’Europe élargie, le projet culturel européen me paraît devoir occuper une grande place : j’attends qu’il prenne forme, je voudrais qu’il fasse plus de place au multilinguisme, à la valorisation des cultures nationales (combien d’euros des fonds structurels iront à des projets culturels structurants ?), ou à des projets qui réunissent plusieurs Etats sur un même thème : il existe heureusement Europa Cinémas, qui a tenu sa réunion annuelle à Bucarest l’année dernière, et la France a été l’initiatrice de la Nuit européenne des Musées, mais ne faut il pas aussi l’Euro-Théâtre, l’Euro-Musique ? Il faut une Europe des projets culturels : aide au sous-titrage, à la circulation des œuvres, aux librairies européennes, etc. L’Ambassade de France sera ici en Roumanie favorable à ce type d’initiatives, et je soutiens le projet de centre culturel européen de Iasi, que nous propose de monter le Ministre roumain de l’Education.
L’identité culturelle nationale
Dans cette Europe de la Culture, il nous faut des cultures fortes. Je suis heureux de voir le travail considérable de l’Institut culturel roumain, la vivacité de la littérature roumaine, du théâtre, de la danse et du cinéma roumains, l’essor des arts plastiques, que montrera la prochaine biennale organisée à Bucarest, de la musique qu’exalte le Festival Enesco, des musées roumains comme le MNAR et bien d’autres, le succès de Sibiu capitale européenne de la culture. Mais il faut aussi entretenir le patrimoine, et je pense à Bucarest tout d’abord, cette ville à laquelle, avec Londres, mon illustre prédécesseur Paul Morand a consacré un magnifique ouvrage et qui souffre aujourd’hui des atteintes du temps, mais aussi de la spéculation immobilière. Là encore nous entretenons des liens avec le gouvernement roumain qui bâtit sa réglementation de la protection des monuments historiques et des sites protégés. Mais sans doute faut-il aller plus loin, et, par exemple, concevoir une protection des salles de cinéma qui m’apparaissent menacées, comme l’a dit Cristian Mungiu. Il faut aussi moderniser les musées et protéger leurs collections contre les demandes de restitution abusives, et par exemple favoriser les échanges de conservateurs : nous avons signé à cette fin un accord avec le ministère roumain de la culture et des cultes. Bref, avec les instituts et centres culturels français, avec le soutien de l’Ambassade à des projets, comme la future exposition sur Napoléon III et la Roumanie, qui ouvrira au MNAR pendant la présidence française de l’Union européenne et qui, de manière exemplaire, sera une œuvre commune entre deux grands musées, un français et un roumain, avec la présentation au cinéma de l’Institut culturel des œuvres majeures des cinéastes roumains d’aujourd’hui, nous voulons montrer que l’action culturelle entre la France et la Roumanie est une réponse à la mondialisation, et un plaidoyer commun pour la diversité culturelle. Ce foisonnement de projets franco-roumains, que j’appelle de mes vœux, avec le soutien des autorités roumaines, n’est-il pas le signe que nos cultures ne sont pas définitivement vaincues ?
