Discours sur l'Europe du Ministre des Affaires étrangères, M. Dominique de Villepin
Discours sur l'Europe du Ministre des Affaires étrangères(Marseille 02 décembre 2002)
-extraits-
(...)
Mesdames, Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le Préfet,
Monsieur le Président de la Chambre de Commerce de Marseille,
Messieurs les Directeurs,
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Je suis heureux de m'adresser à vous, qui êtes la jeunesse de notre pays, et de le faire à Marseille, où la mémoire se conjugue au présent. Marseille, fille de Phocée et du forum romain, à la croisée des chemins. Ici, mille portes s'ouvrent sur le continent, vers le Moyen-Orient, vers l'Afrique et même vers la lointaine Amérique. Ici chacun sent vibrer l'urgence d'un grand défi : l'Europe, ce géant penché sur la Méditerranée où se reflètent les lumières du vieux port.
***
Fruit d'innombrables héritages, l'Europe accueille la richesse et la diversité du monde.(...)
L'unité européenne dessine notre horizon depuis tant de siècles ! (...)
Plusieurs fois, l'Europe a failli mourir. Mais, après la guerre, dans l'élan de la réconciliation est né le rêve d'une construction européenne sous l'égide des pères fondateurs : Adenauer, Gasperi, Monnet, Schuman. Ainsi l'Europe a construit la paix et le Général de Gaulle a tracé l'exigence : l'ambition de l'union et le respect des nations.
A nous aujourd'hui d'écrire une nouvelle page. A nous de réaliser l'élargissement qui, 15 ans après la chute du Mur de Berlin, va rassembler notre grande famille, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest. Le défi qu'il représente est aussi une chance pour l'Europe enfin réunie dans toutes ses composantes, pour notre pays qui voit s'ouvrir à son influence de nouvelles frontières, pour nos entreprises qui trouvent là de nouveaux marchés pour leur croissance.
Revenue de tous les empires et de toutes les guerres, l'Europe sait maintenant qu'elle ne respire que dans le partage. Un partage fondé sur la mémoire : chacun d'entre nous perçoit encore les échos du temps, gravés au fronton de notre histoire. (...)
Un partage fondé sur un formidable appétit de l'avenir. Là se situe le nouveau défi de l'Europe, sa nouvelle frontière, qui n'est plus celle des territoires à conquérir, mais celle d'un nouvel espace à construire, ouvert à l'autre, pétri de nos valeurs communes, de l'exigence de justice, du respect du droit et de la morale. (...)
Plus que jamais, pour vous comme pour nous, l'Europe est un devoir et une fierté. (...)
La fierté d'un modèle unique, jamais vu dans l'histoire, fondé sur un nouvel équilibre entre unité et diversité, entre fédéralisme et souveraineté nationale, entre progrès économique et justice sociale.
***
Ne nous voilons pas la face. Le projet européen est à refonder. Et il nous faut répondre à une triple exigence : clarté, légitimité, efficacité. Ce sont ces objectifs, fixés par le Président de la République, qui guident l'action de la France. C'est cet esprit qui anime les représentants français à la Convention européenne.
Première exigence : la clarté. Notre maison ne doit pas être un labyrinthe. Chaque citoyen doit pouvoir comprendre le fonctionnement et les responsabilités de l'Europe.
D'abord, il nous faut dessiner nos nouvelles frontières. Parfois le sentiment domine d'une extension sans fin de l'Union : depuis la chute du mur, l'espace européen n'est plus imposé de l'extérieur. C'est à nous désormais de définir clairement les règles de l'élargissement.
Dans un premier cercle se trouvent, bien sûr, les quinze Etats membres. Il faut y ajouter tous ceux dont la vocation à entrer dans l'union a été reconnue : dès maintenant, les dix pays qui achèvent leurs négociations d'adhésion dans quinze jours à Copenhague ; d'ici quelques années, la Roumanie et la Bulgarie, avec notre soutien actif ; la Turquie, pour laquelle l'engagement pris par les Européens ne saurait être remis en cause, mais qui doit poursuivre ses efforts et satisfaire aux grands principes démocratiques qui sont les nôtres ; les Balkans occidentaux, enfin, pour qui la voie a été tracée à Zagreb en 2000.
Le deuxième cercle accueillera les pays partenaires , voisins immédiats de l'Europe élargie, avec lesquels l'Union développera des relations privilégiées. N'hésitons pas à envisager pour eux une participation directe à nos politiques, un partage de nos coopérations à la seule exception de nos institutions : nous y gagnerons tous. Je pense aux pays de la Méditerranée, mais aussi à la Russie.
Le troisième cercle réunira les pays associés avec lesquels nous développerons des coopérations spécifiques : en Afrique comme en Amérique Latine ou en Asie. Encourageons partout où nous le pouvons la voie du regroupement régional, qui seule renforcera la stabilité, la paix et la prospérité de notre monde.
Pour être plus lisible, l'Union devra également préciser son identité juridique : Etats-Unis d'Europe, association d'Etats souverains, construction sui generis ? Nous avons su inventer au fil des ans un équilibre entre les voies supranationales et inter-gouvernementales pour dessiner les contours d'une Fédération d'Etats-Nations. N'est-il pas temps de l'inscrire dans les textes fondateurs de l'Union ? (...)
Notre deuxième exigence fondamentale est celle de la démocratie, parce qu'il n'existe pas de grand projet politique sans une adhésion forte des peuples. Notre maison doit être celle de tous les Européens, et une démocratie vivante la règle.(...)
La troisième exigence est celle de l'efficacité. Notre maison commune doit à la fois retendre les fils institutionnels et surmonter les difficultés liées au nombre plus élevé de pays membres.
Retrouvons d'abord l'équilibre originel de nos institutions. Au Conseil européen, des chefs d'Etat et de gouvernement, la responsabilité de fixer les grandes orientations dans tous les domaines d'action de l'Union. Au Conseil des ministres, celle d'adopter les décisions de base en application de ces orientations. A la Commission, celle d'avancer des propositions au nom de l'intérêt général et de mettre en œuvre les décisions adoptées par les Etats membres. Au Parlement, la tâche de légiférer d'un commun accord avec le Conseil, de voter le budget et, demain peut-être, l'impôt communautaire. Ce schéma doit s'appliquer dans toute sa rigueur au domaine du grand marché européen. Il doit être assoupli pour les autres domaines d'action sans perdre de vue la cohésion de l'ensemble.
Sur cette base, améliorons notre architecture institutionnelle.
En premier lieu, veillons à respecter la place de chaque Etat membre. L'Europe souffre aujourd'hui d'une méfiance entre prétendus grands et petits Etats, qui entretient le soupçon au cœur même de notre entreprise. Réaffirmons avec vigueur que chacun, dans le respect de tous, a droit à faire entendre sa voix et à défendre ses positions à l'égal de tout autre Etat. Mais rappelons aussi que l'Europe n'est pas seulement une entreprise où chacun ne contribue qu'à la hauteur de ce qu'il reçoit. Notre volonté d'agir ensemble et de mettre en commun nos destins invite à un engagement sincère, à la générosité, au dépassement de soi.
En second lieu, soyons lucides : au moment où l'élargissement multiplie presque par deux les membres du Conseil et de la Commission, nos institutions et notre système ne doivent pas s'affaiblir. L'Europe de demain ne pourra plus demeurer ce cercle qui, à six au départ, trouvait facilement son équilibre. A vingt-cinq, les institutions de l'Europe élargie vont devenir de véritables assemblées délibératives.
Comment alors renforcer la direction et l'autorité au sein de la Commission et du Conseil ? De difficiles questions se posent.
Pour le Conseil européen, l'essentiel est bien de garantir la continuité de son action. Son président, comme l'a proposé le Président de la République, serait désigné par ses pairs et bénéficierait d'un mandat plus long que les six mois actuels. Il serait épaulé par un ministre des affaires étrangères chargé d'assurer la cohérence de l'action extérieure de l'Union. Pour le Conseil des ministres, le système de la présidence tournante qui s'applique à toutes les formations laisserait la place à des formules plus souples et variées.
Pour renforcer l'autorité du président de la Commission, certains souhaitent qu'il soit directement élu par le Parlement. Ce mécanisme déplacerait le centre de gravité entre les institutions européennes. Il doit donc être apprécié à la lumière d'un équilibre d'ensemble. Quoi qu'il advienne, la Commission devra s'organiser pour rendre au collège des commissaires sa pleine capacité d'action.
Faut-il aller plus loin et créer un Président unique de l'Union coiffant à la fois la Commission et le Conseil ? Explorons cette idée, conscients qu'une telle réforme ne peut sans doute venir qu'au terme d'une longue évolution.
En dernier lieu, organisons mieux le travail des institutions : séparons par exemple au sein du Conseil des Ministres les tâches exécutives et législatives pour rendre son action plus visible et plus compréhensible. Et à l'intérieur de la Commission, créons davantage d'agences d'exécution pour certaines de ses tâches.
Restons libres et inventifs pour franchir ces étapes décisives. Avançons dans un esprit de tolérance et d'écoute, pour construire des institutions claires, démocratiques, efficaces.
***
Fidèle à son idéal, l'Europe saura ainsi mieux répondre aux exigences de notre monde. Elle saura davantage faire entendre sa voix. Le siècle qui s'ouvre peut être un nouveau temps de l'Europe. Le temps d'une Europe au service de l'homme, de la paix et des valeurs que nous défendons.
*
Face aux révolutions qui s'opèrent sous nos yeux, faisons de l'Europe un acteur majeur du changement.
Première révolution : le bouleversement de la donne stratégique. Le mur qui divisait notre continent s'est effondré sous la pression des peuples. Nos adversaires d'hier sont désormais nos alliés. Plus que jamais, l'Europe doit s'affirmer : qui pourrait comprendre qu'une puissance de près de 500 millions d'habitants ne se donne pas les moyens de défendre une vision propre de sa sécurité ?
Deuxième révolution : la multiplication de menaces -terrorisme, prolifération, intégrisme - qui ne connaissent plus de frontières et se jouent de la souveraineté des Etats. Difficiles à combattre, parce qu'elles sont diffuses, ramifiées ; impossibles à vaincre seul, parce qu'elles se déploient sur la planète entière, de New York à Karachi, de Bali à Mombasa.
Troisième révolution : la mondialisation. Formidable chance d'enrichissement et d'ouverture, mais qui recèle aussi des risques d'exclusion, de dégradation de l'environnement ou d'appauvrissement culturel.
L'Europe doit être le creuset d'une mondialisation maîtrisée. Elle porte en elle un modèle social qui veut protéger nos concitoyens sans remettre en cause le dynamisme du marché. Notre projet européen, soumis aux tensions et à la diversité du monde, peut à sa manière contribuer à apporter de l'ordre au désordre de notre temps.
Il le fait déjà en venant en aide aux plus pauvres à travers une coopération ancienne, persévérante, déterminée : de Yaoundé à Lomé, de Lomé à Cotonou, les noms des accords passés par l'Europe avec ses partenaires d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique témoignent de notre volonté d'être aux côtés de tous ces peuples pour leur apporter nos compétences, nos énergies et notre cœur à la recherche d'un développement plus stable et plus harmonieux.
*
Le monde aujourd'hui a besoin d'Europe. Parce qu'il a besoin de conscience autant que de sens, de repères autant que d'ambition. Parce que le chemin que nous traçons ensemble peut offrir un espoir à d'autres peuples. (...)
C'est l'Europe de la diversité que nous voulons défendre. Elle incarne notre histoire et trace notre avenir. A vous, les jeunes, elle doit apporter le message de l'espoir et de la générosité pour être enfin une Europe proche de tous, familière, comprise, aimée. C'est aussi votre mission de la faire vivre à la hauteur qui est la sienne et qui est celle de vos espérances.
