Discours à l'Académie Roumaine pour célébrer le centenaire de la naissance d'Eugène IONESCO (26 novembre 2009)

Monsieur le Président de l’Académie Roumaine, Cher Ionel HAIDUC
Monsieur le Président, Cher Eugen SIMION,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Célébrer le centenaire d’Eugène Ionesco à l’Académie Roumaine de Bucarest représente pour moi une joie et un grand honneur.  
Joie d’abord de pouvoir honorer la personnalité d’un immense écrivain qui relie à jamais la Roumanie et la France,
Honneur d’être invité à rendre cet hommage à la tribune de l’Académie Roumaine, correspondante de l’Académie Française dont Ionesco fit partie. Je sens confusément que la « fièvre verte » me gagne, moi aussi.

En ce mois de novembre, Ionesco aurait eu 100 ans. Comment lui rendre hommage sans penser à lui d’abord, à cet homme à la fois discret et attachant, mais d’une très rare intensité, à son regard et à sa parole.
Né à Slatina, d’un père roumain, avocat, et d’une mère française, Eugène IONESCO passa son enfance en Mayenne, dans un petit village dont il gardera un souvenir émerveillé. Ses parents divorcent, son monde s’écroule. Il retourne en Roumanie et apprend le roumain.
Il voudrait devenir acteur, mais il est contraint de se diriger vers l’enseignement. Il prépare, grâce à une bourse, une thèse sur « Les thèmes du péché et de la mort dans la poésie française depuis Baudelaire ».
Personnalité complexe, émouvante, riche, il se tourne définitivement vers l’écriture et le théâtre dès son retour en France.
Il ne connaît pas que des succès à ses débuts. Sa première œuvre, une « anti-pièce », jouée en 1950, La Cantatrice chauve, fut un échec.
Dans son discours de réception à l’Académie française, où il est élu en 1970, il raconte sa première entrevue avec son prédécesseur au même fauteuil, Jean PAULHAN. Il le trouve dans son bureau de la NRF, entouré d’une cour de jeunes écrivains. « Jean Paulhan me reconnut tout de suite. « Vous voulez votre texte ? «  dit-il, en prenant les devants. «  Le voici ». Il ouvrit un tiroir où je n’aperçus qu’un seul manuscrit, le mien, qui m’attendait. Il me le tendit, je le pris, je sortis. Dans le couloir, une feuille écrite s’en détacha, tomba. Je la ramassai. C’était le compte-rendu du lecteur : il était féroce. Cet essai n’avait aucune valeur ; il était mal pensé et mal écrit, dénué de tout intérêt. C’est seulement une dizaine d’années plus tard que je pus en faire paraître des fragments, dans des périodiques. »
Et Ionesco de conclure: « je n’ai gardé à Jean Paulhan aucune rancune ».


Pour moi, tout Ionesco est dans ce passage : au fond, c’est un moraliste.
Mon collègue André Le Gall, auteur d’une biographie sur Eugène Ionesco, trace le portrait d’un homme « prolixe en confidences publiques, pour la plupart ignorées de son public de théâtre, pascalien de naissance, mystique déguisé en farceur mondain, homme de combat jouant le jeu du charme et de la séduction dans les salons parisiens, esprit brillant, jongleur de mots, armé d’humour, dévoré d’angoisse, confiant aux personnages de son théâtre le soin de présenter la pluralité des identités qui l’habitent, homme de doute mais surtout de foi, non point chantre de l’absurde, mais grand ressasseur de questions devant l’état du monde, poète de l’insolite, de l’étonnement d’être, de l’émerveillement au sein de l’être, se transportant dans la vie chargé de lourdes valises, partagé entre les élans ascensionnels et des pesanteurs telluriques. »

Lorsqu’il est élu à l’Académie française, il se dit « Qu’irai-je faire , au milieu de tant de savants et d’érudits ? Mais j’aurais été bien stupide et bien orgueilleux de ne pas faire confiance à ceux qui me font confiance ».

« Je l’ai beaucoup aimé », confesse Jean d’Ormesson, « j’avais une grande admiration pour lui et beaucoup d’affection. Ionesco apparaissait comme l’idéal pour l’Académie ! Il était très populaire avec une nuance de non-conformisme si précieux à l’Académie. Il a apporté une touche de liberté, d’imprévu, presque d’étrangeté. Un peu à la manière de Cocteau. »

La personnalité, l’écriture, le monde imaginaire d’Eugène Ionesco le pénétraient comme s’« il vivait dans un monde de légende déjanté ». Son univers si particulier, « sa drôlerie, l’imprévu et sa grande bonté » lui conféraient une sorte « d’aura impénétrable ». Insaisissable et classique, à la frontière de l’inconcevable académique, nul n’aurait songé le critiquer. « Je me rappelle qu’il est venu une fois à l’Académie habillé d’un pull à col roulé. Cela avait créé une espèce de sensation : on n’avait jamais vu ça et cela n’aurait pas été admis de quelqu’un d’autre. De Ionesco, c’était admis. »

Entré de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade, cet immense auteur fait honneur à la Roumanie et à la France.

La France a fait de l’année 2009 l’année IONESCO, elle lui consacre à la Bibliothèque nationale de France une grande exposition comportant près de 300 pièces parfois inédites, et ce matin, par ma voix, elle vous dit combien nous pouvons être fiers de lui.

Je vous remercie.