Discours d'ouverture du Colloque "Paul Morand, l'Européen" (22 septembre 2009)


Monsieur le Ministre,
Mesdames, Messieurs,
 

Le plaisir que j’ai de vous accueillir à ce colloque est immense. Je vous remercie, Monsieur le Ministre de la Culture du Patrimoine national et des Cultes, d’avoir bien voulu le placer sous votre patronage et de nous accorder l’honneur de votre présence à cette cérémonie d’ouverture.

Je remercie Michel Déon, de l’Académie française, de l’avoir placé sous sa présidence d’honneur, et Dominique Fernandez, de l’Académie française, de le présider effectivement. Cher Dominique, Cher Maître, j’y vois là votre amour de la Roumanie à laquelle vous avez consacré de nombreuses visites et un très beau livre Rhapsodies Roumaines, qui reste un ouvrage de référence. Je remercie aussi nos partenaires, la Bibliothèque nationale de Roumanie, les Archives nationales , la Bibliothèque centrale Carol 1er qui nous accueille, la Bibliothèque nationale de France, l’Institut de France, la Fondation Chambrun et l’Automobile Club, qui ont contribué à ce colloque et à l’exposition associée que nous inaugurerons ce soir.

Permettez moi aussi de remercier nos deux commissaires, le Professeur Michel COLLOMB, de l’Université de Montpellier, et M. Olivier BOSC, conservateur des Bibliothèques, avec lesquels j’ai eu un grand plaisir à travailler pour préparer ces évènements, et qui y ont donné tout leur amour des textes, de la littérature et leur connaissance de notre écrivain. Les services de l’Ambassade et de l’Institut français de Bucarest sont heureux d’avoir eu cette occasion de faire avec eux un bout de chemin.

Car cet événement est rare, Mesdames et Messieurs. Bien que Paul Morand, l’un des 4 M, disait Grasset, de la littérature française d’entre les deux guerres, soit indéniablement un de nos auteurs les plus intéressants et les plus originaux, l’un de nos meilleurs écrivains français, il n’a pas fait l’objet, à ma connaissance, de beaucoup de colloques et d’aucune exposition. Et,  bien qu’il ait fréquenté la Roumanie, où il est venu plusieurs fois, avant même d’y représenter la France en 1943, il est aujourd’hui peu connu dans ce pays, alors qu’après Londres et New-York, il a consacré à Bucarest l’un de ses trois portraits de villes.

Alors pourquoi lui rendre hommage, ici et maintenant ?

Un petit souvenir personnel, si vous me l’autorisez.

En 1976, je préparais le concours de l’Ecole Nationale d’Administration, avenue Pierre Ier de Serbie, à Paris.  Morand meurt , Morand dont la lecture a enchanté ma jeunesse, et dont, par exemple, le Journal d’un Attaché d’ambassade fait partie des livres qui m’accompagnent. Une messe funèbre lui est consacrée à la Cathédrale orthodoxe de la rue Georges Bizet, au coin de la rue. Et voici le jeune futur fonctionnaire qui s’y rend. Peu de monde : j’ai assisté trente ans plus tard aux obsèques grandioses d’Henri Troyat à la cathédrale russe de la rue Daru, c’était un enterrement de chef d’Etat. Là, c’était un enterrement d’écrivain, seuls des amis endeuillés l’accompagnaient.

Lorsque 31 ans après, il me fut permis de choisir un poste diplomatique et que Bucarest me fut proposé dans la liste, je n’ai pas hésité une seconde. Il y avait bien sûr beaucoup de raisons à cela, et en particulier le fait qu’à compter du 1er janvier 2007, la Roumanie devenait pleinement européenne, mais il y avait aussi la musique de Paul Morand, et la volonté de mettre mes pas dans ses pas.

En réalité, je n’ai pas trouvé grand’chose de Paul Morand ici, mais j’ai trouvé, comme lui, la Roumanie. Et, dans ses écrits, et lorsqu’il écrit sur elle, je retrouve de ci de là des bribes de ce que je connais maintenant, bien qu’elle ait bien sûr beaucoup changé.

Paul Morand l’Européen.

D’autres que moi, au cours de ce colloque, apporteront leur contribution à cet aspect de son œuvre et de sa personnalité.

Laissez moi vous dire cependant qu’il est bien difficile de lui coller une étiquette, tant il est lui-même en mouvement. C’est d’ailleurs lui qui l’a le mieux exprimé dans Rien que la terre (1926)  : « je n’aime pas voyager, je n’aime que le mouvement ». Et, dans une chronique intitulée Ma légende et parue dans Papiers d’identité (1931), il s’insurge contre sa propre légende et s’efforce de la détruire : « non seulement notre personnage moral est déformé par la renommée, mais nos traits eux-mêmes. Chacun de ceux qui me composent aujourd’hui, après dix ans de vie littéraire, est emprunté à un de mes livres. Cette bouche cynique est née après Tendres Stocks ; ce teint blême après Ouvert la Nuit ; ce bas de visage lourd d’homme d’affaires m’a été posé après Lewis et Irène ; ces cheveux plaqués de noctambule ont poussé après l’Europe galante ; ces yeux bridés sont ceux de Bouddha vivant, et après Magie Noire, mes photos elles mêmes ont commencé, ô Dorian Gray ! à prendre le type nègre ».

Ne me demandez pas quel homme il était, lui qui écrit « l’on me croit drôle et brillant : voilà bien la preuve que ma légende est bâtie par des gens qui ne m’ont jamais vu ».

Ne me demandez pas quel ambassadeur il était, lui qui écrit « je n’arrive pas à faire tenir un monocle sur mon œil, je déteste m’habiller le soir et toujours j’ai fait le désespoir de mes ambassadeurs, et surtout des plus smart, MM. Paul Cambon et Barrère, par mes tenues négligées, mes fréquentations de l’intelligentsia et ma persévérance à esquiver leurs déjeuners quotidiens. »

Avait-il choisi la diplomatie parce que, comme il l’a écrit, avec Giraudoux, ils pensaient que « les ambassades étaient des clubs » ?

Je crois que Paul Morand était plutôt un écrivain, un grand écrivain. Un homme dont toute la longue vie a accompagné les épreuves du XXème siècle et qui a vivement ressenti tous les soubresauts de son siècle. Marqué par son milieu d’origine, et d’abord par son père, né à Saint Pétersbourg, par ses études en Angleterre et aux Sciences Politiques (en 1906 !), par son entrée au Quai d’Orsay par la grande porte en 1913, par ses amitiés et ses relations (les Bibesco, les Ghyka, Proust, Cortot, Cocteau, Hélène Vacaresco), par son métier, par sa femme Hélène Soutzo, rencontrée en 1916, épousée en 1927, et qui le précéda de peu d’années dans la tombe.

Mais cet écrivain n’a pas cessé d’être passionné par la rencontre entre l’Orient et l’Occident, et par le déclin de l’influence de l’Europe dans le monde. C’est probablement l’une des clés de son œuvre, qui justifie, je crois, le titre de notre colloque, ici, en Roumanie, pays carrefour de l’Orient et de l’Occident, et pourtant pleinement européen.

Je vous remercie.