Discours de l'Ambassadeur lors de la remise de la décoration des Arts et Lettres à l’historien Lucian BOIA (23 avril 2008)

Monsieur le Professeur,

La publication en France et en Roumanie de votre dernier ouvrage consacré à Napoléon III, la conférence que vous avez bien voulu accepter de donner sur cette figure importante non seulement de l’histoire de France mais de l’histoire des relations entre la France et la Roumanie, le lancement de l’exposition que sera consacrée aux échanges artistiques entre nos deux pays à l’époque du Second Empire : il ne pouvait y avoir de meilleures circonstances pour vous remettre, aujourd’hui, la distinction dans l’Ordre des Arts et des Lettres que le Gouvernement français vous a attribuée.

Cette distinction récompense tout d’abord un grand historien.

Votre carrière est liée à la faculté d’histoire de l’Université de Bucarest. Vous y avez fait vos études. Vous y avez obtenu votre doctorat en 1974. Vous y êtes professeur titulaire depuis 1990 et vous y avez fondé en 1993 le Centre d’Histoire de l’imaginaire que vous dirigez toujours. C’est en effet à l’histoire des imaginaires que vous vous êtes consacré en posant vous-même le cadre et la méthodologie de cette discipline des sciences historiques dans « Pour une histoire de l’imaginaire » en 1998. J’ai parlé des imaginaires – au pluriel, parce que vos travaux ont embrassé des mythes et mythologies très différents les uns des autres : mythologie scientifique du communisme, mythe de la démocratie, œuvre de Jules Verne évocatrice à la fois du progrès et de l’obsession de l’enfermement. Et à travers ces livres et les autres ouvrages que vous avez publiés (« L’homme face au climat », « L’Occident, une interprétation historique », notamment), l’on est frappé de votre extraordinaire capacité de synthèse : vous êtes un historien des grands espaces et de la longue durée, des œuvres complètes et des systèmes de pensée, un historien qui, de livre en livre, s’interroge sur le sens de la relation entre l’homme et l’histoire – un explorateur.

Cette distinction récompense, ensuite, un grand francophone.

Vous l’êtes à vous entendre. Mais vous l’êtes également à vous lire, puisque c’est en français que vous avez publié une partie de vos travaux aux Belles Lettres notamment, éditeur auquel vous êtes fidèle depuis plusieurs années. Vous êtes ainsi amené à vous traduire vous-même ou à vous faire traduire en roumain. Vous rejoignez cette école roumaine de grands savants des XIXème et XXème siècles qui ont publié indifféremment en français et en roumain, faisant le lien entre deux communautés académiques et deux pays.

Votre ouvrage « La Roumanie, un pays à la frontière de l’Europe » est d’ailleurs une remarquable introduction pour tous les francophones à l’histoire de votre pays. Vous parcourez les siècles pour montrer comment s’est faite la Roumanie, quels liens elle entretient avec l’Europe occidentale et l’Orient sans éluder les obscurités, les ambiguïtés de cette histoire, et en n’hésitant pas à faire appel à votre propre témoignage. Son retirage en 2003 montre que ce livre est devenu une référence, et dans l’Europe en construction il est en effet essentiel que le grand public ait accès aux histoires nationales et à la vision propre du monde de ses voisins.

Je ne doute pas que « Napoléon III, le mal-aimé » aura le succès de vos précédents ouvrages. Vous avez su vous attacher un public savant et un public cultivé, en Roumanie, en France et de par le monde puisque vous êtes traduit dans plusieurs langues. J’ose penser que l’exposition présentée au Musée National d’Art, puis à Compiègne, sera une incitation supplémentaire à le lire.

Monsieur le Professeur, pour votre contribution éminente à la recherche historique et aux relations culturelles entre la France et la Roumanie, je vous fais Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.