Discours pour le dévoilement de la plaque apposée au Lycée Anna de Noailles en mémoire du Proviseur Georges DEMENTHON (14 avril 2011)
Mesdames et Messieurs,
Chers Anciens du Lycée Anna de Noailles,
Chers Amis,
En prenant l'initiative de rendre hommage au premier Proviseur de l'Ecole française de Bucarest, son père, M. Alain DEMENTHON ne s'acquitte pas seulement d'un devoir de piété filiale, mais nous permet de nous remémorer des heures tragiques de l'Histoire de la Roumanie et de la France.
C'est en effet en 1940 que naît le Lycée français de Bucarest, au moment où la France perd la guerre et où la Roumanie vit des moments particulièrement douloureux, avec l'instauration du régime fasciste du Maréchal Antonescu.
L'histoire de ce Lycée, ouvert en 1940, et fermé en 1948 par le pouvoir communiste, se confond avec les pires souffrances de la Roumanie, tiraillée entre sa fidélité à l'alliance avec la France et les efforts des puissances de l'Axe pour la ramener dans leur camp. L'Allemagne nazie cherchait à faire main basse sur les réserves de pétrole, quand la Hongrie de l'Amiral Horthy cherchait, elle, à récupérer la Transylvanie qui lui avait été arrachée en 1920, ce qu'elle réussit à faire provisoirement.
La défaite allemande face aux Alliés se traduisit par d'atroces souffrances pour le peuple roumain : outre les bombardements américains et anglais qui firent des dizaines de milliers de morts, la résistance des forces nazies occasionna de nombreuses victimes, et l'occupation russe aboutit finalement au renversement du Roi Michel et à l'instauration d'un régime encore plus autoritaire et brutal.
Ainsi, après les exactions de la Garde de Fer, dont l'assassinat du grand Iorga ne fut pas la moindre, après les pogroms et la déportation des Juifs, ce sera le passage de la Roumanie derrière le rideau de fer, avec son cortège d'emprisonnements, de déportations, d'assassinats et de crimes, dont elle ne sera libérée qu'en 1989, la dernière de tous les "pays de l'est".
L'extraordinaire courage du peuple roumain fut mis à rude épreuve.
Dans cet univers extrêmement sombre, et pour ces enfants de la Guerre, l'école est-elle restée "le vert paradis des amours enfantines" ? Etait elle un espace de liberté relative ? Quelle conscience les enfants de cette époque avaient ils du monde dans lequel ils vivaient ? Comment leurs parents faisaient-ils pour les protéger ? Ce sont pour moi des mystères que je suis reconnaissant à la table ronde que vous avez rassemblée de vouloir éclairer.
Et puis, il y a surtout ces enfants juifs qui n'avaient que cette école pour pouvoir apprendre. Je suis particulièrement ému par leur sort, que nous avons notamment fait revivre lors d'un colloque animé par le professeur Marcel Iancu, consacré à l'émancipation des juifs de Roumanie.
Tous les témoignages recueillis par M. Alain Dementhon dans le livre qu'il a consacré au Lycée sont particulièrement émouvants. J'en retiens une jolie phrase, qui me réconforte dans cet océan de souffrance : "l'école française est le paradis perdu de mon enfance".
L'occasion est belle de rendre hommage non seulement à M. Georges Dementhon, mais aussi au conseiller Culturel Jean Mouton, auteur d'un beau "Journal de Roumanie", qui raconte cette période, mais aussi à mon prédécesseur Jacques Truelle, grand blessé de la guerre de 14, qui rejoignit Londres, et à ses collaborateurs. Grâce à eux, grâce à leur courage pendant la guerre, les services culturels français à Bucarest sont restés longtemps protégés. Au fur et à mesure que le totalitarisme s'est approfondi, nos services devinrent de plus en plus isolés, et ce fut le cas sous le fascisme comme sous le communisme.
Je souhaite que le devoir de mémoire que nous accomplissons aujourd'hui serve d'enseignement, et soit au moins une leçon de tolérance.
Je vous remercie.
