Discours sur l'avenir numérique du livre

Monsieur le Directeur Général de la Bibliothèque Centrale Universitaire Carol 1er
Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie de l’invitation que vous m’avez lancée pour intervenir aux Journées de la Bibliothèque que vous organisez chaque année pour rendre hommage à la culture roumaine, aux sciences de l’information.

C’est pour moi l’occasion de rendre hommage à tous ceux, et en premier lieu aux  bibliothécaires, qui, modestement, quotidiennement, s’attachent à faire du livre le compagnon de vie de millions de Roumains.
La dimension civique de leur action, et par conséquent la portée politique de leur profession ne doit pas être sous estimée : l’accès aux livres et au savoir est l’une des faces de la démocratie tout court.

Et je souhaite le souligner à l’heure où des difficultés économiques, ici comme ailleurs, peuvent se traduire par la réduction drastique des budgets dédiés à l’enseignement ou à la culture mais aussi au moment où des enjeux financiers considérables pèsent sur l’accès mais aussi sur la création de nouveaux livres.

Vous le savez, demain, le 27 novembre, à Bruxelles, la réunion du Conseil des Ministres de l'UE en charge de la Culture et de l'Audiovisuel sera consacrée à la numérisation du patrimoine et un déjeuner est prévu sur l'avenir d'Europeana, la bibliothèque numérique européenne lancée en novembre 2008, dans laquelle la Roumanie est très impliquée.

Ma contribution portera donc sur le livre numérique, son avenir et donc les stratégies qu’il nous faut mettre en place ici en Roumanie et au niveau européen pour continuer d’assurer la pérennité de l’accès à la culture au centre de laquelle se situe bien entendu le livre.

Ces derniers mois et ces dernières semaines, de vifs  débats s’élèvent un peu partout, mais surtout en Europe, à propos de la constitution de collections numériques, et plus particulièrement d’une initiative du géant californien Google. La plus récente, annoncée il y a quelques semaines à la Foire du livre de Francfort, est le lancement de la librairie numérique payante Google Edition, qui exploitera commercialement une partie des ressources accumulées dans Google Books.

Ce débat pose des questions fondamentales comme la conversion numérique de textes existant sur un support papier. Cette opération est au fondement même de la constitution de collections numériques permettant l’accès à distance des fonds conservés dans les bibliothèques. En soi, elle m’apparaît tout à fait positive.

Bien fou serait celui qui jugerait inutiles ou dangereuse cette extraordinaire possibilité offerte à l’humanité. « Quand on proclama que la bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant », écrit Jorge Luis Borges, et c’est une même immédiate félicité que produit la nouvelle Babel numérique. Tous les livres pour chaque lecteur, où qu’il soit : le rêve est magnifique, promettant un accès universel aux savoirs.

L’invention du livre a, en son temps, permis une révolution en ce qu’elle a pu diffuser largement la pensée. Les bibliothèques le savent, même si certaines d’entre elles ont pu avoir, ou ont encore la tentation de reléguer loin les lecteurs, voire  de rendre inaccessibles les objets imprimés dont la conservation semblait assurée par le transfert sur un autre support : le microfilm et la microfiche d’abord, le fichier numérique aujourd’hui. Protéger, cataloguer et rendre accessible les textes dans les formes successives ou concurrentes qui furent celles où les ont lus leurs lecteurs demeure une tâche fondamentale des bibliothèques – et la justification première de leur existence.

A supposer que les problèmes techniques et financiers de la numérisation aient été résolus et que tout le patrimoine écrit puisse être converti sous une forme numérique, la conservation et la communication du livre et des manuscrits n’en seraient pas moins nécessaires. Sinon, le « bonheur  extravagant » promis par cette bibliothèque d’Alexandrie enfin réalisée se paierait au prix fort de l’amnésie du passé.

Et ce d’autant plus que la numérisation des objets de la culture écrite qui est encore la nôtre (le livre, la revue, le journal) leur impose une mutation bien plus forte que celle impliquée par la migration des textes du rouleau au codex. L’essentiel ici me paraît être la profonde transformation de la relation entre le fragment et la totalité.

Au moins jusqu’à aujourd’hui, dans le monde électronique, c’est la même surface illuminée de l’écran de l’ordinateur qui donne à lire les textes, tous les textes, quels que soient leur genre ou leur fonction. Est ainsi rompue la relation qui, dans toutes les cultures écrites antérieures, liait étroitement des objets, des genres et des usages. C’est cette relation qui organise les différences immédiatement perçues entre les différents types de publications imprimées et les attentes de leurs lecteurs, guidés dans l’ordre ou le désordre des discours par la matérialité même des objets qui les portent.

Et c’est cette même relation qui rend visible la cohérence des œuvres, imposant la perception de l’entité textuelle, même à celui qui n’en veut lire que quelques pages. Dans le monde de la textualité numérique, les discours ne sont plus inscrits dans des objets, qui permettent de les classer, hiérarchiser et reconnaître dans leur identité propre. C’est un monde de fragments décontextualisés, juxtaposés, indéfiniment recomposable, sans que soit nécessaire ou désirée la compréhension de la relation qui les inscrit dans l’œuvre dont ils ont été extraits.

On objectera qu’il en a toujours été ainsi dans la culture écrite, largement et durablement construite à partir de recueils d’extraits, d’anthologies de lieux communs (au sens noble de la Renaissance), de morceaux choisis. Certes. Mais, dans la culture de l’imprimé, le démembrement des écrits est accompagné de son contraire : leur circulation dans des formes qui respectent leur intégrité et qui, parfois, les rassemblent dans des « œuvres », complètes ou non. De plus, dans le livre lui-même, les fragments sont nécessairement, matériellement, rapportés à une totalité textuelle, reconnaissable comme telle.

Plusieurs conséquences découlent de ces différences fondamentales. L’idée même de revue devient incertaine, lorsque la consultation des articles n’est plus liée à la perception immédiate d’une logique éditoriale rendue visible par la composition de chaque numéro, mais est organisée à partir d’un ordre thématique de rubriques. Et il est sûr que les nouvelles manières de lire, discontinues et segmentées, mettent à mal les catégories qui régissaient les textes, pensées et appropriées dans leur singularité et cohérence.

Ce sont justement ces propriétés fondamentales de la textualité numérique et de la lecture face à l’écran que le projet commercial de Google entend exploiter. Son marché est celui de l’information, ce n’est pas celui de la lecture. Les livres, tout comme d’autres ressources numérisables, constituent un immense gisement d’informations où il peut être puisé. Comme l’a écrit Serge Bryn, l’un des cofondateurs de l’entreprise : « Il y a une fantastique quantité d’informations dans les livres. Souvent, quand je fais une recherche, ce qui se trouve dans un livre est cent fois au-dessous de ce que je peux trouver sur un site électronique ».

De là la perception immédiate et presque naïve de tout livre, de tout discours, comme une banque de données fournissant les « informations » à ceux qui les cherchent.

Satisfaire cette demande et en tirer profit, tel est le premier but de l’entreprise californienne, et non pas construire une bibliothèque universelle à la disposition de l’humanité. Ce n’est pas un mal, ni Le Mal, mais il faut en avoir conscience.

Pour Google, ce qui importe, c’est l’indexation  et la hiérarchisation des données et les mots-clés et rubriques qui permettent d’aller au plus vite aux documents les plus « performants », c’est à dire ceux qui sont les plus riches en informations recherchées.

Cette géniale découverte d’un nouveau marché, toujours en expansion, et les prouesses techniques qui donnent à Google un quasi-monopole sur la numérisation de masse ont assuré le grand succès et les bénéfices de cette logique commerciale. Elle suppose la conversion électronique de millions de livres, tenus comme une inépuisable mine d’informations.

Elle exige, en conséquence, des accords passés ou à venir avec les grandes bibliothèques du monde, mais aussi, comme on l’a vu, une numérisation d’envergure, et la constitution d’une gigantesque base de données, capable d’en absorber d’autres et d’archiver les informations les plus personnelles sur les internautes utilisant les multiples services proposés par Google.

Toutes les controverses actuelles dérivent de ce projet premier.

Ainsi, les procès faits par certains éditeurs (par exemple La Martinière en France) pour reproduction et diffusion illégales d’œuvres sous droits, ou bien l’accord passé entre Google et l’Association des éditeurs et la Société des auteurs américains, qui prévoit le partage des droits demandés pour l’accès aux livres sous copyright (37% pour Google, 63% pour les ayants droit). Cet acord, qui légalise toutes les numérisations pirate déjà réalisées, a poussé le Departement of Justice à considérer qu’il constituait une possible infraction à la loi antitrust. Bien qu’il ne soit valable que sur le territoire américain, il concerne évidemment les Européens.

Google Edition est, en fait, une puissante librairie numérique destinée à concurrencer Amazon dans la vente des livres électronique. Sa constitution a été rendue possible par la mainmise de Google sur cinq millions de livres « orphelins », toujours protégés par le copyright, mais dont les éditeurs ou ayants droit ont disparu.

Les représentants de la firme américaine courent le monde et les colloques pour proclamer leurs bonnes intentions : démocratiser l’information, rendre accessible les livres indisponibles, rétribuer correctement auteurs et éditeurs, favoriser une législation sur les livres « orphelins ». Et, bien sûr, assurer la conservation « pour toujours » d’ouvrages menacés par les désastres qui frappent les bibliothèques, comme le rappelle Serge Bryn dans un article récent du New York Times, où il justifie l’accord soumis au juge par les incendies qui détruisirent la bibliothèque d’Alexandrie et, en 1851, la bibliothèque du Congrès.

Cette rhétorique du service du public et de la démocratisation universelle ne suffit pas pour lever les préoccupations nées des entreprises de Google. Dans un article du New York Review of Books du 12 février et dans un livre très bientôt publié The Case for Books : Past, Present and Future (PublicAffairs), Robert Darnton convoque les idéaux des Lumières pour mettre en garde contre la logique du profit qui gouverne les entreprises de Google. Certes, jusqu’ici, une claire distinction est établie entre les ouvrages tombés dans le domaine public, qui sont accessibles gratuitement sur Google Books, et les livres sous droits, orphelins ou non, dont l’accès et maintenant l’achat sur Google Edition sont payants.

Mais rien n’assure que dans le futur l’entreprise, en situation de monopole, n’imposera pas des droits d’accès ou des prix de souscription.  Quoiqu’il en soit, son modèle économique ne repose pas, comme toutes les entreprises de l’internet, sur la facturation d’un service, mais sur les annonces publicitaires en ligne sur le site.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer les débats suscités par la décision de certaines bibliothèques de confier la numérisation de tout ou partie de leurs collections à Google. Dans le cas français, de tels accords et les discussions ouvertes pour en signer d’autres ne concernent jusqu’à maintenant que les livres du domaine public – ce qui, on l’a vu, ne protège pas les autres, scannés dans les bibliothèques américaines. Faut-il poursuivre dans cette voie ?

La tentation est forte dans la mesure où l’on considérerait qu’il faut numériser beaucoup et vite, pour faire pièce à Google et pour conserver une initiative européenne. Pour accélérer la mise en ligne, la Commission européenne, les pouvoirs publics et certaines bibliothèques ont donc pensé qu’étaient nécessaires des accords avec des partenaires privés et, bien évidemment, avec le seul qui a la maîtrise technique (d’ailleurs gardé secrète) autorisant des numérisations massives.

De là, les négociations, d’ailleurs prudentes et limités, engagées entre la Bibliothèque nationale de France (BNF) et Google. De là les désaccords sur l’opportunité d’une telle démarche, tant en France qu’en Suisse, où le contrat signé entre la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne et Google a entraîné une sérieuse discussion dans Le Temps du 19 septembre.

A constater la radicale différence qui sépare les raisons, les modalités et les utilisations des numérisations des mêmes fonds, lorsqu’elle est portée par les bibliothèques publiques ou par l’entreprise californienne, cette prudence est plus que justifiée et pourrait ou devrait conduire à ne pas céder à la tentation. L’appropriation privée d’un patrimoine public, mis à disposition d’une entreprise commerciale, peut apparaître comme choquante.

Mais, de plus, dans de nombreux cas, l’utilisation par les bibliothèques de leurs propres collections numérisées par Google (et même s’il s’agit d’ouvrages du domaine public) est soumise à des conditions léonines, telles que l’interdiction d’exploiter les fichiers numérisés durant plusieurs décennies ou celle de les fusionner avec ceux d’autres bibliothèques. Il est également curieux que les clauses des contrats signés avec chaque bibliothèque doivent rester secrètes.

Mais il convient de tirer des conséquences de notre refus d’entrer dans de tels accords :
 - d’abord, obtenir que les financements publics des programmes de numérisation soient à la hauteur des engagements, des besoins et des attentes, et que les Etats ne se défaussent pas sur des opérateurs privés des investissements qui leur incombent,

- ensuite, décider des priorités pour la numérisation des fonds, sans nécessairement penser que tout « document » a vocation à devenir numérique, puis, à la différence du gisement d’informations de Google, construire des collections numériques cohérentes, respectueuses des critères d’identification et d’assignation des discours qui ont organisé et organisent encore la culture écrite et la production imprimée.

L’obsession, peut-être excessive et indiscriminée, pour la numérisation ne doit pas masquer un autre aspect de la « grande conversion numérique », pour reprendre l’expression du philosophe Milad Doueihi, c’est la capacité de la nouvelle technique à porter des formes d’écriture originale, libérées des contraintes imposées, à la fois, par la morphologie du codex et le régime juridique du copyright. Cette écriture palimpseste et polyphonique, ouverte et malléable, infinie et mouvante, bouscule les catégories qui, depuis le XVIIIème siècle, sont le fondement de la propriété littéraire.

Ces nouvelles productions écrites, d’emblée numériques, posent dès maintenant la difficile question de leur archivage et de leur conservation. Il faut y être attentif, car l’urgence aujourd’hui est aussi de décider comment et par qui doit être faite la numérisation du patrimoine écrit, en sachant que la « république numérique du savoir », pour laquelle plaide avec tant d’éloquence l’historien américain Robert Darnton, ne se confond pas avec ce grand marché de l’information auquel Google et d’autres proposent leurs produits.

La solution est européenne. Vous le savez la Commission va présenter prochainement un rapport sur le sujet d’un processus de numérisation mené dans le plein respect du droit d’auteur, qui est le meilleur garant de la vitalité de la création intellectuelle et artistique et d’une diversité culturelle effective.

Il est nécessaire d’accélérer en Europe le processus de numérisation de notre patrimoine (livres, archives, films, documents audiovisuels, collections des musées etc…) afin de contribuer de manière décisive à l’accès de chacun à la culture et à la connaissance. C’est pour nous tous un défi d’une ampleur immense qui doit nous mobiliser.

Je sais l’engagement de la Roumanie et de vous tous ici rassemblés.

Soyons une fois encore ensemble en Europe pour la promotion d’une diversité culturelle et du modèle démocratique qui est le nôtre.

Je vous remercie.