Inauguration de l'Institut d'Histoire des Religions (Bucarest, 21 octobre 2008)

Académie roumaine

Monsieur le Président,
Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,

Vous avez voulu marquer solennellement, par une séance inaugurale, l’entrée de l’Histoire des Religions parmi les disciplines académiques, et vous avez voulu convier l’Ambassadeur de France à cette cérémonie.

Je mesure l’honneur qui m’est fait. Ma présence à cette séance, aux côtés de personnalités universitaires de grand renom,  aussi bien en France qu’en Roumanie, peut apparaître surprenante. J’y vois la place que vous donnez, et que l’Académie roumaine en particulier accorde, à la culture française et à l’Université française parmi vos références académiques, et je vous en remercie.

C’est au sein de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, à Paris,  qu’ont été accueillis une partie des jeunes et brillants chercheurs roumains qui constituent aujourd’hui le noyau de l’équipe scientifique de l’institut. Ils y ont développé leurs travaux, ils y ont soutenu leur thèse, ils y ont noué des relations scientifiques et d’amitié solides avec plusieurs des directeurs d’études de cet établissement prestigieux. Comment ne pas remonter de quelques années la chaîne du temps et évoquer à ce sujet le rôle que jouèrent  l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et son directeur de l’époque, Georges Dumézil, en permettant à Mircea Eliade en 1945 de trouver une institution pour reprendre ses travaux et finir la rédaction de son « Traité d’histoire des religions » ? 

Parallèlement, une collaboration institutionnelle s’est  très vite nouée entre l’association roumaine constituée pour porter le projet du futur institut et les instances académiques françaises concernées par ce champ de la recherche, au premier rang desquelles l’Ecole pratique des Hautes Etudes et l’Académie des inscriptions et des belles lettres. Les dons de livres, la mise à disposition de collections des revues savantes françaises dans le cadre des échanges de publications qui sont par ailleurs prévus, sont venus notamment concrétiser cette volonté d’aider à la naissance d’un centre de recherches en histoire des religions en Roumanie qui puisse être un futur partenaire européen.

Le Ministère français des affaires étrangères et européennes a, enfin, soutenu les efforts conjoints qui étaient déployés par les deux communautés scientifiques. Il a apporté une  contribution financière en 2007 à l’association de préfiguration de l’Institut afin d’enrichir le fonds d’ouvrages spécialisés en cours de constitution et d’améliorer l’équipement de l’institut.

Je forme le vœu aujourd’hui, alors que nous inaugurons cet Institut, que cette collaboration se poursuive activement. Vos établissements à travers les moyens qu’ils déploient à l’international, je n’en doute pas,  y contribueront. Cette ambassade, à travers les programmes de coopération  scientifique qu’elle conduit y sera également attentive.
En France aussi, l’Histoire des religions est relativement jeune, et son rattachement à une discipline académique, l’Histoire, la Sociologie, la Théologie, a représenté une difficulté qu’elle a du vaincre dans sa jeunesse. Vous avez tranché en rattachant l’Institut d’Histoire des Religions à l’Académie roumaine, signifiant par là l’autonomie de cette science dans un pays dont la religion dominante, l’Orthodoxie, a été le plus grand ferment d’unité, et a particulièrement bien résisté à plusieurs décennies de dictature marxiste.

A un moment où le consumérisme et une nouvelle forme de matérialisme gagnent  l’ensemble de la société roumaine, les églises sont pleines, les manifestations religieuses très suivies, l’influence de l’Eglise extrêmement forte.

Dans cet Institut scientifique, vous allez accorder une grande place, avec André PLESU, à l’Orthodoxie, trop souvent mal connue et peu étudiée en Europe, et je m’en réjouis. La connaissance et l’étude des religions font partie intégrante de la connaissance et de l’étude de l’Humanité, comme l’écrivait Georges DUMEZIL. De mon point de vue, l’Histoire des Religions fait progresser la connaissance des civilisations, et permet de mieux comprendre, non seulement leur passé, mais aussi leur présent et leur avenir. Elle est particulièrement nécessaire aujourd’hui.

Pour moi, le phénomène et le fait religieux ne sont d’ailleurs pas seulement historiques, et ne se contentent pas de refléter un état de développement de la société. Cette part de mystère que recèle la religion échappe peut-être à la science, elle n’en est pas moins directement palpable.

Laissez moi, en conclusion, vous citer CIORAN, dont le pessimisme radical n’a pas épargné la religion, et dont vous n’embrasserez sans doute pas la conviction :

« Ne connaissant plus, en fait d’expérience religieuse, que les inquiétudes de l’érudition, les modernes pèsent l’Absolu, en étudient les variétés, et réservent leurs frissons aux mythes, - ces vestiges pour consciences historiennes. Ayant cessé de prier, on épilogue sur la prière. Plus d’exclamations ; rien que des théories. La Religion boycotte la foi : jadis, avec amour ou haine, on s’aventurait en Dieu, lequel, de Rien inépuisable qu’il était, n’est plus maintenant – au grand désespoir des mystiques et des athées – qu’un problème. »

Je vous remercie.