Remise de la Légion d’Honneur à Cristian PREDA (30 janvier 2009)

Cher Cristian Preda,

Il est d’usage lors de ces cérémonies d’utiliser le vouvoiement, signe du respect pour l’institution et pour l’homme qu’elle accueille.
Mais ce soir, et chacun voudra bien me le pardonner, je ne peux pas m’y résigner.

Car c’est un ami, un ami de la France et un ami personnel que je suis fier, heureux et très honoré d’accueillir au sein de notre premier ordre national.
Lorsque Napoléon Ier a créé la Légion d’Honneur, il voulait en faire une Légion, marqué qu’il était par la fraternité des légions romaines, par leur solidité face à l’ennemi que symbolisait leur célèbre formation « en tortue » lorsqu’il s’agissait d’aller au combat et d’affronter la pluie des coups, des flèches et des lances.

Une Légion d’hommes d’honneur, une Légion de combattants.
Ce soir, la Légion d’Honneur accueille en son sein un ami de la France, un homme d’honneur et un combattant.

Un ami de la France, car Cristian, tu t’es engagé à plein et très tôt sur le chemin difficile d’une formation universitaire exemplaire entre la Roumanie et la France

Tu appartiens à la toute première génération des boursiers du gouvernement français, et  dès 1990, dès que cela t’est possible, tu  pars étudier en France.

Et là, tu choisis de marier le meilleur de l’enseignement de la Roumanie et de la France : que ce soit à l’Université de Bucarest ou plus tard au New europe collège , en France à la Sorbonne où tu acquiers un DEA d’histoire de la philosophie (avec une mention très bien) puis plus tard à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales où tu fais ton doctorat d’études politiques. Tu l’obtiens avec la mention « très honorable avec les félicitations du jury », à l’unanimité. Permets moi d’en profiter pour saluer l’excellence des liens que cette Ecole entretient avec les intellectuels roumains et qu’elle continue à nourrir.

Formé à l’école de la pensée libérale française, de Tocqueville à Raymond Aron et à ton maître Pierre Manent, tu as accompli un parcours d’excellence en philosophie politique, marqué par de nombreux travaux très importants, que je ne peux citer tous, mais je retiendrai au moins Le Libéralisme, et le Petit dictionnaire de pensée politique libérale.
Chercheur, tu appliques tes analyses à l’évolution politique de la Roumanie et à sa pensée politique. Et tu écris Modernité politique et roumanisme, Notre Occident, Contributions à l’histoire intellectuelle de la politique roumaine. Tu es l’auteur d’ouvrages de référence sur le système politique roumain, comme Partis et élections en Roumanie post-communiste, et Régime, partis et système politique de Roumanie.

La qualité de ces travaux, qui font autorité, t’amène à recevoir le Prix Nimera dès 1997 (tu as 31 ans !) et à devenir en 2004, à l’âge de 38 ans, doyen de la faculté de Sciences politiques de l’Université de Bucarest.
Comment ne pas être frappé par ta précocité et ton talent, que tu caches soigneusement sous une allure élégante, une très grande précision d’élocution, et une permanente disponibilité. Il t’arrive pourtant, dans le feu de ton verbe, de ne pas épargner ceux que tu n’estimes pas, les médiocres, les ignares, les profiteurs, et là, tu deviens un brillant polémiste. J’aime personnellement cet aspect de ta personnalité.

Ce que l’Université française et la France t’ont donné, cette formation d’élite, tu la lui rends au centuple par un engagement fervent en faveur de la francophonie, et de la langue française.

Dans le cadre de tes activités universitaires, tu as assumé les fonctions de chef de projet au bureau Europe Centrale et Orientale de l’Agence universitaire pour la Francophonie et tu a contribué à mettre en place les filières francophones dans l’enseignement roumain.
La faculté de Sciences –Politiques dont tu es le doyen est l’une des 40 filières francophones de l’université roumaine.

En raison de ton expérience dans le domaine de la francophonie , le Président BASESCU t’as nommé en septembre 2005 Secrétaire d’Etat et représentant personnel chargé d’organiser le Sommet de la francophonie en 2006. Tu as su mener à bien, avec mon prédécesseur Hervé BOLOT, ce travail énorme  qui va bien au-delà de la francophonie, puisqu’il s’agissait alors du plus grand sommet jamais organisé en Roumanie depuis la chute du communisme, et qu’il a par la suite servi de modèle pour l’organisation du Sommet de l’OTAN en 2008.

Dans le cadre de la préparation du Sommet, tu as effectué de nombreuses missions et voyages dans les Etats membres de l’OIF, permettant à la Roumanie d’élargir ses contacts et de se faire connaître davantage. C’est ainsi que la  Roumanie a apporté, grâce à toi, et à la décision du Gouvernement et du Président, une contribution importante à l’action de l’OIF en mettant en place le programme de bourses Eugen Ionesco, qui permet à de jeunes chercheurs francophones de venir effectuer un séjour d’études en Roumanie.

Et d’universitaire, de chercheur, te voici un homme engagé, un patriote, un combattant. Tu occupes depuis mars 2007, au sein du cabinet présidentiel, les fonctions de conseiller pour l’éducation et la recherche, en sus de la francophonie, et je crois comprendre que tu n’es pas non plus étranger aux projets de réforme institutionnelle que le Président de la Roumanie a tout récemment proposés au Pays.

Ton engagement personnel et ta connaissance du fonctionnement des institutions et des systèmes politiques sont évidemment précieux à la Roumanie.

Ton attachement à la France, et au rôle qu’elle joue et peut jouer ici n’en sont pas moins précieux pour mon pays. Tu te situes dans la lignée de ces Roumains qui nourrissent avec la France une relation particulière, inexplicable.

Je vais cependant tâcher de l’exprimer en citant deux grands Français, le Général De Gaulle et Paul Morand.

S’exprimant à son arrivée sur le sol roumain, le Général a dit : «  Jadis votre pays, constamment menacé dans sa substance, et le mien, aux prises en permanence avec les plus dures rivalités, firent de leurs origines latines le ciment de leur union. Aujourd’hui, portés à s’entraider d’une part  pour rester ce qu’ils sont au sein d’une Europe qui se cherche en sortant du régime des blocs, d’autre part pour faire valoir  ce qu’ils ont d’humain et d’efficace dans un monde en pleine gestation, ils remontent tous deux aux mêmes sources dont ils sont issus et grâce auxquelles leurs âmes sont sœurs ».

Voilà pour l’explication politique.
Et Paul Morand, mon plus illustre prédécesseur, de dire « Ecrire en français, c’est voir couler une eau de roche, à côté de laquelle toutes les autres langues sont de troubles rivières, c’est vivre dans un palais de cristal ».
Voilà pour l’explication de la tête mais aussi du cœur.

Cristian PREDA, au nom du Président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’Honneur.